Le Québec compte près de 2,1 millions de personnes proches aidantes, soit environ un adulte sur quatre, selon la première grande enquête de l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) sur le sujet, rendue publique mardi 3 novembre. Un portrait massif qui révèle surtout une réalité méconnue : plus de la moitié de ces aidants ne se reconnaissent même pas dans ce rôle.
C'est La Presse qui a rapporté les grandes lignes de cette enquête inédite, et les chiffres donnent le vertige. Environ 27 % de la population de 15 ans et plus a apporté du soutien, de l'aide ou des soins à un proche en 2024-2025, à raison d'au moins une heure par semaine et sans rémunération, précise Les Affaires, qui chiffre le phénomène à environ 2 076 300 personnes.
Des aidants qui s'ignorent
Le constat le plus frappant de l'enquête tient en une statistique : quand on demande aux proches aidants s'ils se considèrent comme tels, à peine 46 % répondent oui. Trente-sept pour cent disent non, et 17 % avouent ne pas le savoir. On parle ici d'un Québécois sur quatre qui consacre temps et énergie à un parent, un conjoint, un voisin, sans poser d'étiquette sur ce qu'il fait.
Il y a quelque chose de profondément québécois dans ce déni, une culture du « c'est normal, c'est de la famille » qui a la vie dure. Le problème, c'est que qui ne se reconnaît pas comme proche aidant ne va pas chercher l'aide prévue pour lui. Et l'enquête le confirme crûment : les ressources de soutien demeurent peu connues. À peine la moitié des aidants connaissent les services d'aide à domicile, et seulement un tiers sont au courant de l'aide financière, du répit ou du soutien psychologique disponibles.
Les femmes portent encore une part disproportionnée du fardeau. Elles sont 30 % à assumer ce rôle, contre 25 % des hommes, et se reconnaissent davantage comme aidantes, à 48 % contre 44 %. La solidarité féminine, une fois de plus, fait tourner la machine pendant que le reste de la société regente ailleurs.
Un deuxième emploi non rémunéré
La majorité des proches aidants cumulent ce rôle avec un emploi : 50 % travaillent à temps plein, 10 % à temps partiel. Les conséquences sur leur parcours professionnel sont loin d'être anecdotiques. Près de la moitié (44 %) ont dû interrompre une journée de travail, plus du quart ont pris des congés non payés (29 %) ou réduit leurs heures (26 %).
Du côté des étudiants, le tableau n'est pas plus reluisant. Douze pour cent des aidants sont aux études, et parmi eux, un sur dix a dû interrompre son parcours, temporairement ou définitivement. On parle de carrières brisées sur l'autel de la solidarité familiale, pendant que Québec tarde à outiller convenablement cette armée silencieuse.
Le labyrinthe administratif, ce laissez-passer A38
Laurence Rien, l'employée du guichet des 12 travaux d'Astérix, aurait pu signer le chapitre administratif de cette enquête. Plus du tiers des aidants (36 %) ont vécu au moins un défi administratif lié à leur rôle au cours des 12 mois précédant l'enquête, signale l'ISQ. Et parmi ceux qui consacrent plus de 10 heures par semaine à un proche, plus de la moitié se sont heurtés à ce genre de mur.
Les obstacles les plus fréquents? Trouver de l'aide et des ressources, s'orienter dans le système de santé et des services sociaux, communiquer avec les soignants au nom de la personne aidée. L'actualité rapporte d'ailleurs qu'une personne aidante sur cinq dit avoir de la difficulté à communiquer avec le personnel soignant. Pour un réseau public dont on vante pourtant la mission, c'est un échec de reconnaissance que l'ISQ pointe du doigt : le réseau de la santé fait partie de l'environnement naturel des aidants, et il est pertinent de mesurer à quel point ils s'y sentent à l'aise, compris, reconnus et respectés.
Le poids du vieillissement démographique
Derrière ces chiffres se dessine l'ombre du vieillissement du Québec. Près des trois quarts des aidants (71 %) s'occupent de personnes d'au moins 65 ans, et pour 40 % d'entre eux, c'est un de leurs propres parents. L'ISQ le souligne sans détour : dans un contexte marqué par le vieillissement démographique, l'importance des enjeux liés à la conciliation travail-proche aidance pourrait s'accroître dans les prochaines années.
Et les aînés, eux, font plus que leur part. Près du tiers des 65 ans et plus (28 %) assume un rôle d'aidant, ce qui en fait le deuxième groupe le plus impliqué après les 45 à 64 ans. Eux sont aussi les plus susceptibles de porter une lourde charge : près de 15 % des aidants de 65 ans et plus donnent au moins 20 heures par semaine, plus que tout autre groupe. Des grands-mères qui s'épuisent pour leurs époux pendant que leurs enfants s'épuisent pour elles. Ça ne se calcule pas dans un budget, mais ça se paie, et cher.
Un rôle gratifiant, une reconnaissance à bâtir
Malgré tout, près de 90 % des aidants disent que leur rôle leur apporte un sentiment de satisfaction personnelle. C'est là toute l'ambiguïté de la proche aidance : un acte d'amour qui enrichit celui qui le pose, mais qui ne devrait jamais servir d'excuse pour que l'État se défile.
Le message politique est clair. Deux millions de Québécois font, gratuitement, ce que le réseau public ne fait pas assez. La moitié ne connaît même pas ce qui existe pour les aider, et plus de la moitié ne se voit pas comme aidant. Une vraie politique de reconnaissance passerait par des campagnes d'information à la hauteur, des services de répit accessibles et des mesures concrètes de conciliation travail-proche aidance dans nos conventions collectives. Les syndicats l'ont compris depuis longtemps, et cette enquête leur donne des munitions.
Questions fréquentes sur la proche aidance au Québec
Combien de personnes proches aidantes compte le Québec?
Environ 2 076 300 personnes de 15 ans et plus, soit près de 27 % de la population, ont agi comme personne proche aidante en 2024-2025, selon l'enquête de l'ISQ diffusée le 3 novembre 2026.
Qui est considéré comme proche aidant?
Toute personne de 15 ans et plus qui a apporté du soutien, de l'aide ou des soins à un proche au moins une heure par semaine au cours des 30 derniers jours, sans rémunération et non pour un organisme bénévole.
Quelles sont les principales difficultés vécues par les aidants?
Les défis administratif (36 % des aidants), les impacts sur le travail (44 % ont interrompu une journée de travail, 29 % ont pris des congés non payés) et la méconnaissance des ressources disponibles.
Où trouver de l'aide?
L'enquête de l'ISQ révèle que seulement la moitié des aidants connaissent les services d'aide à domicile et un tiers l'aide financière, le répit et le soutien psychologique. Le milieu associatif et les CLSC restent les portes d'entrée à privilégier.
