Le gouvernement Carney n'exclut plus rien. Devant le Canadian Club de Toronto, vendredi, la ministre de l'Industrie Mélanie Joly a confirmé qu'Ottawa envisage de devenir actionnaire d'entreprises jugées stratégiques pour les soustraire aux retombées de la guerre tarifaire déclenchée par Washington. Une première dans le paysage économique canadien, et un virage que l'on n'aurait pas cru possible il y a dix ans.
« Nous devons veiller à ce que les capacités de production stratégiques demeurent sur notre sol. Nous fournirons des financements et prendrons des participations au capital pour agir dans l'intérêt des travailleurs et des entreprises en ces temps difficiles », a lancé la ministre, selon le compte rendu de La Presse.ca.
Ce n'est pas rien. Le Canada a passé les 75 dernières années à considérer les États-Unis comme un partenaire commercial fiable. Ce temps est révolu.
Stelco : le test grandeur nature
Le dossier le plus chaud sur la table de Mélanie Joly porte un nom : Stelco. La société américaine Cleveland-Cliffs, qui a racheté l'aciérie de Hamilton en 2024, a annoncé le licenciement de 500 travailleurs à cause des droits de douane de 50 % qui frappent les exportations canadiennes d'acier.
Ottawa soutient que cette décision viole les engagements pris lors de l'acquisition. Et la ministre ne mâche pas ses mots.
« L'usine de Stelco à Hamilton produit de l'acier essentiel à notre base industrielle de fabrication de pointe. Cleveland-Cliffs doit honorer ses engagements. Nous ferons pleinement appliquer la loi et utiliserons tous les moyens à notre disposition pour garantir que cette capacité industrielle stratégique demeure opérationnelle. L'entreprise doit maintenir les emplois au Canada. À défaut de quoi, nous la contraindrons à vendre ses actifs canadiens. »
Mme Joly a rappelé que toutes les options restaient sur la table en vertu de l'article 40 de la Loi sur Investissement Canada. Elle n'a toutefois pas confirmé qu'Ottawa pourrait nationaliser l'usine, se contentant de dire que le gouvernement utiliserait « tous les moyens » à sa disposition. Le PDG de Cleveland-Cliffs, Lourenço Gonçalves, appuie ouvertement la politique tarifaire de l'administration Trump, ce qui complique les discussions.
Un laminoir d'aluminium pour rapatrier la transformation
La ministre est aussi revenue sur une idée qu'elle avait évoquée récemment : construire un laminoir d'aluminium au Canada. Presque toute la transformation de ce métal se fait actuellement aux États-Unis, ce qui rend les entreprises canadiennes vulnérables aux droits de douane et fait grimper les coûts pour tout le monde.
« Le prochain volet de notre stratégie industrielle pour l'aluminium doit viser à transformer et à fabriquer davantage ici même, au Canada. Nous avons besoin de laminoirs pour pouvoir transformer les lingots d'aluminium canadiens en tôles utilisables par les fabricants de tout le pays. Nous soutiendrons les projets d'entreprise allant dans ce sens. Des discussions sont en cours avec les producteurs, les exploitants, les investisseurs et les clients potentiels », a-t-elle indiqué.
Le Québec est directement concerné. La région du Saguenay-Lac-Saint-Jean produit une part importante de l'aluminium canadien, et un laminoir sur le sol québécois changerait la donne pour toute la filière.
Diversifier les marchés, pas seulement se défendre
La riposte ne se limite pas à la défense. Ottawa veut aussi ouvrir de nouveaux marchés. La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a rappelé cette semaine que le gouvernement libéral s'était fixé l'objectif de doubler les exportations vers des pays autres que les États-Unis au cours de la prochaine décennie, rapporte Noovo Info. Plus de 20 accords stratégiques en matière de commerce et de défense ont déjà été signés à travers le monde.
Cette diversification passe aussi par des gestes concrets pour les PME. Comme le rapportait Baron Mag, l'Initiative régionale de réponse tarifaire permet au gouvernement fédéral d'accorder jusqu'à 20 millions de dollars aux entreprises québécoises pour soutenir leurs liquidités et financer des projets de modernisation, de productivité et de diversification des marchés.
Un interventionnisme qui n'est plus tabou
Il faut mesurer le chemin parcouru. Depuis les politiques protectionnistes du premier mandat de Donald Trump, en passant par la pandémie de COVID-19 et l'agression russe en Ukraine, l'interventionnisme de l'État n'est plus un concept tabou dans les cercles du pouvoir à Ottawa. La guerre tarifaire du second mandat Trump a fini de convaincre les plus réticents.
Pour le Québec, ce virage comporte une dimension identitaire. Protéger l'acier de Hamilton, l'aluminium du Saguenay et les chaînes de transformation locales, c'est refuser que notre économie devienne une simple succursale d'intérêts étrangers. C'est aussi une question de souveraineté économique, un terrain sur lequel les libéraux fédéraux et les tenants de l'autonomie québécoise peuvent se retrouver, même si les chemins diffèrent.
Reste à voir si les moyens suivront les paroles. Devenir actionnaire, c'est une chose. Forcer une multinationale américaine à respecter ses engagements en est une autre. Le dossier Stelco servira de test. Si Ottawa recule devant Cleveland-Cliffs, personne ne prendra au sérieux les prochaines menaces.
Les discussions avec les producteurs d'aluminium, les investisseurs et les clients potentiels se poursuivent. Aucun échéancier n'a été confirmé pour le laminoir. Du côté de Stelco, les 500 travailleurs licenciés attendent de savoir si Ottawa passera de la parole aux actes. La ministre Joly a promis que le gouvernement utiliserait tous les moyens à sa disposition. Les prochaines semaines diront si c'était du sérieux.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'Ottawa envisage exactement pour les entreprises stratégiques ?
Le gouvernement fédéral envisage de fournir des financements et de prendre des participations au capital d'entreprises dans des secteurs stratégiques afin de maintenir les capacités de production sur le sol canadien, a déclaré la ministre de l'Industrie Mélanie Joly le 17 octobre 2026.
Pourquoi le dossier Stelco est-il important ?
Cleveland-Cliffs, propriétaire américain de l'aciérie Stelco à Hamilton, a annoncé le licenciement de 500 employés en raison des droits de douane de 50 % sur les exportations canadiennes d'acier. Ottawa soutient que cette décision viole les engagements pris lors de l'acquisition de 2024 et pourrait forcer la vente des actifs canadiens en vertu de l'article 40 de la Loi sur Investissement Canada.
Quel est l'objectif de diversification commerciale du Canada ?
Le gouvernement libéral s'est fixé pour objectif de doubler les exportations vers des pays autres que les États-Unis au cours de la prochaine décennie. Plus de 20 accords stratégiques en matière de commerce et de défense ont déjà été signés, selon la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland.
Quelle aide est offerte aux PME québécoises ?
L'Initiative régionale de réponse tarifaire permet au gouvernement fédéral d'accorder jusqu'à 20 millions de dollars aux entreprises québécoises pour soutenir leurs liquidités et financer des projets de modernisation, de productivité et de diversification des marchés.
