Le Québec a franchi un cap troublant en 2025: plus de 1000 corps n'ont pas été réclamés par leurs proches. Ce triste record, révélé par les données de Santé Québec, met en lumière une réalité sociale qui se dégrade: l'itinérance qui explose et des frais funéraires devenus inabordables pour bien des familles.
En 2025, 992 corps n'ont pas été réclamés selon les données de Santé Québec, auxquels s'ajoutent 174 autres cas enregistrés par le Bureau du coroner, pour un total de 1166. C'est une hausse marquée par rapport aux 1008 corps non réclamés de 2024. En cinq ans, le nombre a pratiquement doublé, passant de 448 en 2019 à plus de 1000 aujourd'hui.
Un phénomène qui cache des drames humains
Derrière ces chiffres, il y a des vies oubliées. La sociologue Dahlia Namian, qui enseigne à l'École de travail social de l'Université d'Ottawa, déplore que la quasi-totalité de ces morts disparaissent sans laisser de traces. «C'est terrible de ne pas pouvoir mettre de visage ou d'histoire sur presque tous les corps non réclamés. Les données recueillies ne permettent pas non plus d'étudier le phénomène avec précision», dit-elle.
Les données de Santé Québec ne précisent pas si la personne vivait chez elle ou dans la rue, de quoi elle est morte, son niveau de revenu, son état de santé, si elle était chômeuse ou au travail, immigrante ou non. «Il faut à tout prix commencer à consigner plus de renseignements au sujet de ces centaines de gens si on veut mieux comprendre», affirme Mme Namian, qui s'intéresse aux inégalités et à leurs effets sur la vie des gens.
Des frais funéraires inabordables
La crise du logement et le coût de la vie sont des facteurs importants, mais il y a aussi une question d'argent. Le montant donné par le gouvernement pour les frais funéraires, soit 2500 $, ne couvre même pas la moitié du coût total. «Ce montant n'a pas été bonifié depuis au moins trente ans», déplore Catherine Harel-Bourdon, la présidente-directrice générale de l'organisme Les Petits Frères.
Si le gouvernement augmentait le montant funéraire de manière à permettre aux gens démunis d'honorer leurs proches sans se ruiner, le nombre de corps non réclamés pourrait soudainement baisser, croit-elle. «Il faut doubler le montant, au moins, et l'indexer pour suivre l'inflation», soutient Mme Harel-Bourdon.
L'histoire de Jean-Guy Schnobb, un artiste sorti de l'anonymat
Ces chiffres cachent des drames humains et, parfois, des proches se manifestent après coup pour réclamer les dépouilles. C'est ce qu'a fait Roger Landry, 75 ans, qui a fait exhumer son vieil ami mort seul, en 2023. Jean-Guy Schnobb avait été enterré à Montréal, et a ensuite été rapatrié dans sa ville natale, Gatineau.
«Il n'était pas question pour moi de laisser mon ami Jean-Guy, un artiste que j'admire en plus, reposer dans une fosse commune comme un numéro à Montréal, où il n'a jamais vécu!» s'exclame M. Landry. Inquiet de ne plus avoir de nouvelles de lui depuis plusieurs semaines, M. Landry a fini par découvrir son nom sur la liste des corps non réclamés publiée en ligne par le Bureau du coroner.
«Jean-Guy n'avait pas d'enfants, pas de famille. Son propriétaire a appelé la police quand ça s'est mis à sentir mauvais chez lui parce qu'il était mort depuis quelques jours dans son lit», raconte son ami. Après l'autopsie du corps, l'homme de 80 ans a été enseveli anonymement dans le lot commun Repos-Saint-François-d'Assise, à Montréal.
M. Landry a dû obtenir l'approbation de la Cour supérieure et la signature de la directrice nationale de santé publique du Québec, Caroline Quach, pour faire exhumer son ami. Il a aussi dû payer pour son incinération. Les cendres de Jean-Guy Schnobb se trouvent maintenant temporairement chez M. Landry à Gatineau, chez qui de nombreux tableaux de l'artiste ornent les murs.
«Je veux convaincre le conseil municipal de Gatineau d'honorer cet artiste qui a contribué au rayonnement de la ville et de l'Outaouais: j'aimerais obtenir la permission de lui ériger une statue dans un parc», affirme M. Landry.
Les Petits Frères, une lueur d'espoir
Un organisme de Montréal gère les dépouilles de 20 à 30 Québécois morts dans l'année et dont personne ne veut. Dans les bureaux des Petits Frères, il y a souvent des urnes. De vingt à trente Québécois par année évitent la liste des corps non réclamés en demandant à l'organisme de s'occuper de leur dépouille.
Une fois par année, Les Petits Frères organisent une cérémonie pour enterrer ces urnes ensemble. L'organisme réussit à avoir de bons prix auprès des cimetières et des salons funéraires. «Ça soulage énormément nos bénéficiaires de savoir que nous veillerons à leurs soins funéraires et qu'ils reposeront avec d'autres amis des Petits Frères», raconte Mme Harel-Bourdon.
Une messe pour les anonymes
Chaque année, en septembre, le prêtre Claude Paradis, souvent surnommé «le curé de la rue», célèbre une messe en l'honneur des gens morts seuls. «C'est vraiment terrible de finir anonyme dans une fosse commune, juste un nom sur une liste, et ça vient les faire exister de les nommer pendant la cérémonie et de demander aux gens de prier pour eux, de penser à eux», explique le prêtre, qui a demandé dans son testament à se faire enterrer dans la fosse commune.
Corps non réclamés au Québec: une hausse constante
Les données compilées par Santé Québec et le Bureau du coroner montrent une progression constante: 2025: 992 (+174), 2024: 842 (+166), 2023: 723, 2022: 589, 2021: 522, 2020: 448, 2019: 343. Cette tendance lourde interpelle notre modèle social et notre capacité à prendre soin des plus vulnérables.
