« Je suis un peu le père de Santé Québec. » L'ancien ministre de la Santé Christian Dubé sort publiquement de son silence, ce vendredi 30 octobre, pour demander au nouveau gouvernement de ne pas briser l'agence qu'il a elle-même créée, et pour offrir son entière collaboration en vue d'« une transition dans la continuité ».
Dans une lettre publiée par La Presse.ca, l'ancien ministre caquiste s'adresse à la nouvelle ministre de la Santé, Marie-Karlynn Laflamme, qui a confirmé que Santé Québec ne fait plus partie de ses plans. Dubé respecte cette prérogative gouvernementale, mais il pose une question qui devrait nous tenir à cœur, nous, citoyens et usagers du réseau : qui assurera la coordination, et qui sera imputable des résultats?
Des résultats mesurables, pas des promesses
Le constat de Dubé est chiffé, et il mérite d'être entendu avant toute décision hâtive. Santé Québec n'a pas deux ans, mais le réseau serait passé d'un déficit de près de 1,9 milliard de dollars à l'équilibre budgétaire. Le recours aux agences privées aurait baissé de 86 %, environ 7000 situations de double emploi auraient été réglées, et les coûts administratifs auraient fondu de 126 millions en un an.
Le chiffre qui parle le plus, celui qui touche des gens en chair et en os : le nombre de patients attendant une chirurgie depuis plus d'un an aurait baissé de 45 %. Ce n'est pas de la comptabilité créative, c'est du soulagement pour des milliers de familles québécoises.
Une quatrième réorganisation en 20 ans?
Voilà le cœur du débat. En 20 ans, le Québec a réorganisé son réseau de la santé trois fois, et chaque réforme a coûté des années d'adaptation au personnel et aux patients. Abolir Santé Québec, même graduellement, ce serait une quatrième réorganisation. Comme le disait Dubé sur les ondes de QUB radio : « J'invite PSPP à ne pas tout briser! »
L'ancien ministre propose une voie de sagesse : confier à un petit groupe d'experts indépendants, sans intérêt personnel ni politique, le mandat d'examiner en quelques mois ce qui fonctionne, ce qu'il faut corriger et les changements qui profiteraient aux patients. Avant de légiférer, en somme, regardons les faits.
Il rappelle aussi que séparer les orientations de la gestion n'appartient à aucun parti. Dès 2001, la commission Clair, créée par un gouvernement péquiste, recommandait déjà de dépolitiser la gestion du réseau. Le débat dépasse donc les couleurs partisanes; il nous concerne collectivement.
Décentraliser sans perdre la coordination
Dubé partage plusieurs objectifs de la nouvelle ministre : décentraliser les décisions, les régionaliser, mettre fin au mur-à-mur. Les décisions doivent se prendre le plus près possible du patient, c'est un principe de bon sens que nous devrions tous applaudir.
Mais décentraliser ne veut pas dire renoncer à la coordination, prévient-il. Faire travailler les établissements ensemble et partager ce qui fonctionne : c'est cette coordination qui a produit l'amélioration des résultats, à un coût administratif moindre. Le piège serait de jeter le bébé avec l'eau du bain, comme on dit chez nous.
« Une structure ne soigne personne », écrit-il. Vrai. Mais une structure qui produit des résultats mesurables pour les patients, ça, ça compte.
Les données : négocier au nom des patients
Le deuxième front de Dubé, c'est l'exploitation des données. En 2028, les ententes avec les médecins, les infirmières et le personnel devront être renouvelées, et celles avec le fédéral, révisées. Sans un portrait région par région des besoins et de l'offre professionnelle, exigeant par la loi, on négociera encore à l'aveugle.
Le numérique doit aussi servir les citoyens. Trop de gens ignorent où en est leur dossier ou leur place sur une liste d'attente. Avec une identité numérique, chacun pourrait suivre en ligne sa place pour une chirurgie, une consultation ou une radiographie. Après un délai maximal, le patient devrait pouvoir être traité ailleurs, sans frais. Difficile de faire plus concret.
L'État comme premier client de nos innovateurs
Troisième chantier : nos entreprises innovantes. Le Canada compte environ 10 % des meilleurs chercheurs en intelligence artificielle, mais reçoit moins de 2 % du capital de risque mondial du secteur. Le capital est là; Inovia vient de réunir 200 millions US pour son nouveau fonds. Ce qui manque à nos jeunes entreprises, c'est un premier client.
En santé, ce client unique existe : c'est l'État québécois. Des outils d'ici font leurs preuves, comme Navig, qui oriente les patients vers le bon professionnel dans plusieurs centaines de cliniques. Mais rien de tout cela n'est coordonné de façon optimale, déplore Dubé. On ne peut pas adopter ce qu'on ne connaît pas : Santé Québec devrait d'abord inventorier les innovations du réseau, puis acheter selon la valeur, pas seulement selon le prix.
Chacun son rôle, mais pour qui travaille-t-on?
Dubé propose une répartition claire : le ministère fixe les orientations (première ligne, prévention, décloisonnement des professions, encadrement des tarifs du privé), tandis que Santé Québec gère les opérations et rend compte publiquement de l'accès, des urgences, des chirurgies et des coûts administratifs. Tout ramener au ministère remettrait la politique dans la gestion du réseau, avertit-il.
Il félicite au passage la ministre Laflamme et la ministre déléguée Camille Pellerin-Forget, saluant leur volonté d'y aller « graduellement et intelligemment ». Leur succès, écrit-il, sera celui des patients. Une phrase qui replace le débat là où il doit être : à l'hôpital, dans les cliniques, dans les salles d'attente.
Dans les familles reconstituées, conclut Dubé avec une image touchante, les parents biologiques n'élèvent pas toujours les enfants. Ce qui compte, c'est qu'on s'en occupe bien, en écoutant le personnel et les patients. Et de paraphraser Harmonium : il faut maintenant écouter ces innovations, et s'en occuper.
Le prochain rendez-vous parlera de lui-même : c'est vendredi 30 octobre que Dubé s'adressera à l'Institut pour la transformation des soins de santé de McGill, sur le thème « Au-delà de l'innovation : transformer les systèmes de santé ». Le nouveau gouvernement devra décider s'il écoute, ou s'il recommence.
Questions fréquentes
Quels résultats Santé Québec a-t-elle obtenus selon Christian Dubé?
Selon la lettre publiée par La Presse.ca, le réseau serait passé d'un déficit de près de 1,9 milliard de dollars à l'équilibre budgétaire, le recours aux agences privées aurait baissé de 86 %, les coûts administratifs auraient diminué de 126 millions en un an et le nombre de patients attendant une chirurgie depuis plus d'un an aurait baissé de 45 %.
Que propose Christian Dubé au nouveau gouvernement?
Il propose de confier à un petit groupe d'experts indépendants le mandat d'examiner, en quelques mois, ce qui fonctionne à Santé Québec, ce qu'il faut corriger et les changements qui profiteraient aux patients, avant toute législation sur son abolition.
Pourquoi Christian Dubé s'oppose-t-il à l'abolition de Santé Québec?
Il estime que ce serait une quatrième réorganisation du réseau en un peu plus de 20 ans, chaque réforme ayant coûté des années d'adaptation. Il craint aussi la perte de la coordination qui a produit les récents gains, faute de savoir qui en serait alors imputable.
