Le Québec affiche un taux d'aide médicale à mourir plus de trois fois supérieur à celui du suicide assisté en Suisse, et une spécialiste suisse des soins palliatifs avance une hypothèse troublante : la présence du médecin changerait tout. De passage à Montréal à l'automne 2026 pour un congrès de l'Université McGill, la Dre Claudia Gamondi a livré sa réflexion à La Presse.ca dans une entrevue publiée le 23 octobre.
C'est une question qui revient chaque année, quand Québec publie ses statistiques sur l'aide médicale à mourir (AMM). Pourquoi sommes-nous « champions » dans ce domaine ? Est-ce l'accès difficile aux soins palliatifs ? Un réseau de la santé à bout de souffle ? La cheffe du Service de soins palliatifs et de support du Centre hospitalier universitaire vaudois, à Lausanne, apporte des réponses qui méritent qu'on s'y arrête, nous Québécois qui avons fait de l'AMM un acquis social encadré par la loi depuis 2014.
La présence du médecin, un facteur décisif
Premier constat rassurant : non, l'aide à mourir ne remplace pas les soins palliatifs. Selon les études internationales citées par la Dre Gamondi, les trois quarts des personnes qui ont eu recours à l'une ou l'autre forme d'aide à mourir dans les pays étudiés avaient d'abord eu accès à des soins palliatifs.
« Mais malgré cela, ils ont jugé que leur souffrance était insupportable et ont choisi d'avoir recours à l'aide à mourir », précise-t-elle.
Reste l'écart spectaculaire entre le Québec et la Suisse. La Dre Gamondi pointe le graphique : la courbe du suicide assisté, qu'on s'administre soi-même, reste plate, tandis que celle de l'aide médicale à mourir, administrée par un médecin, grimpe régulièrement.
« Ça peut être une bête explication de ce qui se passe au Québec, où le patient a confiance que ça va bien se passer parce que le médecin est présent », avance-t-elle.
En Suisse, où le suicide assisté est dépénalisé depuis 1942, le médecin qui prescrit le médicament létal n'assiste pas au geste. Ce sont des bénévoles d'associations comme EXIT ou Dignitas qui accompagnent le patient, mais c'est lui, et personne d'autre, qui pose l'acte fatal. Les démarches sont longues et complexes. « Le patient doit montrer beaucoup de détermination et d'engagement pour passer à travers toutes les étapes et la paperasse », souligne la spécialiste.
Cette exigence rassure aussi le médecin prescripteur. « Tu ne peux pas avaler quelque chose ou ouvrir une perfusion si tu n'es pas convaincu jusqu'au bout, dit-elle. En tant que médecin, ça laisse une certitude que c'est vraiment ce que la personne voulait, qu'elle a vraiment compris jusqu'au bout. »
Santé mentale : un débat qui traverse les frontières
Le Canada a connu un débat houleux sur l'AMM pour les personnes atteintes de troubles de santé mentale, un débat que le Québec a tranché à sa façon : ici, l'AMM n'est pas autorisée pour cette clientèle. La Dre Gamondi connaissait la controverse.
En Suisse, pas de loi, donc pas de limite : aucun diagnostic de phase terminale n'est exigé. « C'est le mal, une souffrance jugée intolérable par les patients et comprise par le médecin, qui est le critère pour obtenir une prescription », explique-t-elle.
Une personne aux prises avec une profonde dépression depuis 20 ans pourrait donc dire : j'en ai assez. L'association exigera deux évaluations psychiatriques, et le patient reste libre de refuser les traitements offerts. « Après, on peut se demander si on traite la santé mentale différemment de la santé physique... », lance la médecin, qui reconnaît toutefois la difficulté de juger de l'irréversibilité d'une maladie psychiatrique.
À ceux qui soutiennent que le jugement des personnes souffrant de troubles mentaux est forcément altéré, elle répond avec nuance. « Si quelqu'un est malade depuis 30 ans, je pense qu'il sait un peu dans quoi il se trouve », dit-elle.
Le débat n'est pas près de s'éteindre. En France, des voix s'inquiètent déjà de l'euphémisation du vocabulaire entourant la mort assistée, selon Zenit, tandis que Boulevard Voltaire documente les échecs possibles des protocoles d'euthanasie. Ces questions, le Québec ne pourra pas les éluder indéfiniment.
Et les enfants ?
Contrairement aux Pays-Bas et à la Belgique, la Suisse refuse le suicide assisté aux mineurs. Mais la Dre Gamondi soulève une piste dérangeante, elle qui a été informée du reportage de la journaliste Isabelle Hachey sur une adolescente souffrant de troubles de santé mentale ayant eu recours à l'euthanasie.
Si on considère l'AMM comme un soin, dit-elle en substance, il faudrait peut-être appliquer les mêmes règles que pour les autres soins. « Quand un jeune décide d'arrêter la chimio, même si cette décision signifie qu'il va mourir, il n'a pas besoin légalement de l'accord de ses parents s'il a plus de 14 ans, rappelle-t-elle. Il faudrait donc être cohérent... Après, peut-être faudra-t-il redéfinir les frontières de ce qu'est un soin... »
Déboulonner les mythes des soins palliatifs
Depuis 30 ans, la Dre Gamondi combat la stigmatisation qui entoure encore les soins palliatifs. « Contrairement à la croyance populaire, ce ne sont pas des soins qui annoncent automatiquement une fin imminente », insiste-t-elle, précisant que la recherche et la clinique s'orientent vers des soins palliatifs précoces et intégrés.
Elle invite aussi à moins de philosophie et plus de concret. « On tend à oublier que la mort assistée c'est quelque chose de très concret, dit-elle en pesant ses mots. Les gens dans la population, qui ne sont pas concernés, avancent des grandes théories, et c'est magnifique. Ça aide la médecine, l'éthique, le discours théorique... Mais après, il faut trouver des réponses raisonnables. »
Une approche qui rejoint celle du pasteur Antoine Nouis, qui propose en France une réflexion sur la place de la mort dans nos sociétés à l'approche de la Toussaint. La mort, rappelle-t-on de part et d'autre de l'Atlantique, devrait être l'occasion d'un dialogue entre le patient, son médecin, sa famille et ses proches.
Et la Dre Gamondi de conclure avec une image qui donne à penser. « Je pense que ce qui était une bonne mort pour ma grand-maman est assez différent de ce qui l'est pour moi ou pour mes enfants, remarque-t-elle. Quand ce sera leur tour, peut-être qu'ils vont juste s'appuyer sur un petit bouton dans la main et qu'ils vont s'éteindre... »
La balle est dans notre camp. Le Québec a fait œuvre de pionnier avec sa loi sur l'AMM, fruit d'un large consensus social. Il lui reste maintenant, collectivement, à décider ce qu'est une bonne mort pour la génération qui vient.
