L'année scolaire est bien entamée, et dans bien des classes du Québec, les élèves en savent déjà pas mal sur la vie de leur enseignant. Certains connaissent le prénom de ses enfants, d'autres savent qu'il a un chat, quelques-uns savent même qu'elle attend un bébé. Mais jusqu'où est-il sage d'aller dans ce dévoilement ? Les experts consultés par La Presse sont formels : oui au partage, mais avec modération et discernement.
Pourquoi se dévoiler peut être bénéfique en classe ?
Isabelle Nantel, qui a enseigné au primaire, au secondaire et aux adultes, ne jure que par ce petit brin de soi offert aux élèves, à condition que ce soit fait « avec jugement » et dans un but pédagogique ou émotionnel. Un élève de 3e année qui perd sa grand-maman ? Une apprenante de 40 ans qui peine à conjuguer tous ses rôles ? Elle n'hésite pas à puiser dans son propre vécu. « Je ne m'étale pas pendant une heure, mais c'est pour dire : je comprends ce que tu vis », résume-t-elle.
Alexandra Espinoza-Cabello, enseignante au primaire depuis dix ans, abonde dans le même sens. Enceinte de son deuxième enfant plus tôt cette année, elle a fait le point chaque semaine avec ses élèves de 4e année sur le développement du bébé, tout en glissant un peu de matière : la règle pour visualiser la grandeur du fœtus, le diagramme à bande pour deviner le sexe, quelques notions de Culture et citoyenneté québécoise par la même occasion. Les jours de fatigue, elle le disait franchement, et ses élèves la ménageaient davantage. « Je les invitais à remercier leur maman de les avoir portés pendant neuf mois, dit la souriante enseignante. Je pense que ça leur a permis de développer leur empathie ! »
Ce que dit la recherche sur l'autodévoilement des enseignants
Jacob Cayanus, professeur de communications à l'Université d'Oakland, a fait de cette question un champ de recherche après l'avoir vécue lui-même comme étudiant. Sa conclusion ? « Quand c'est fait avec modération et que c'est pertinent avec la matière, oui, c'est bon. » Ses travaux montrent que cela stimule l'attention, la participation, la compréhension et l'engagement des élèves.
Il recommande même aux enseignants de divulguer, avec parcimonie, certains aspects plus « négatifs » de leur parcours. Lui-même parle parfois à ses étudiants de ce cours auquel il a échoué au collège : « ça aide à humaniser l'enseignant », dit-il.
Authenticité sans tout dévoiler : c'est possible ?
Elizabeth Olivier, professeure adjointe au département de psychopédagogie et d'andragogie de l'Université de Montréal, nuance le tout. Selon elle, « créer une bonne relation, c'est être empathique, disponible, authentique », et on peut très bien être authentique tout en préservant son intimité. L'important, c'est de laisser chaque enseignant être lui-même, sans le forcer à se livrer ni à se taire. Les enseignants se portent mieux, psychologiquement, lorsqu'on les laisse être eux-mêmes au travail.
La « juste distance » : la clé d'une relation saine
Denis Jeffrey, professeur retraité de l'Université Laval, a longtemps enseigné l'éthique professionnelle aux futurs enseignants. Sa recommandation : garder une « juste distance » avec les élèves, tant physique qu'affective. Il utilise la métaphore des porcs-épics en hiver : trop éloignés, ils ont froid ; trop collés, ils se piquent. C'est aux enseignants de trouver cet équilibre, selon le niveau scolaire, le moment de l'année et le climat de la classe.
Cette distance permet de poser son autorité et d'éviter de faire l'objet de soupçons. Denis Jeffrey, qui s'est beaucoup intéressé aux fautes professionnelles, met en garde contre les risques de dévoiler son homosexualité en classe, particulièrement dans les milieux populaires. « Ça ne prend que trois ou quatre élèves, dans une école, pour rendre une vie infernale », souligne-t-il, rapportant des histoires crève-cœur d'enseignants gais. Il suggère plutôt d'organiser des activités pour les élèves LGBT de l'école.
Caroline Cloutier, enseignante au secondaire, est plutôt discrète sur sa vie privée, mais parle volontiers de l'intimidation qu'elle a vécue et de ses proches issus de la diversité sexuelle. Elle sent une montée de l'intolérance qui l'inquiète. « Je veux qu'ils sachent que mon empathie n'est pas forcée », résume-t-elle.
Quels sont les risques d'un dévoilement excessif ?
Tous s'entendent : la modération est de mise. « S'il y a trop de révélations personnelles négatives et non pertinentes, ça provoque de l'anxiété chez les élèves », prévient Jacob Cayanus, qui rappelle que ces jasettes ne doivent pas empiéter sur le temps d'enseignement. Isabelle Nantel se souvient d'ailleurs de cette enseignante qui montrait des photos de voyage au lieu de préparer ses élèves à un examen. « Ils étaient morts de rire ! », raconte-t-elle, avant d'ajouter un point crucial : « On n'est pas les amis de nos élèves ; on est les profs. »
FAQ : Le dévoilement des enseignants en classe
Est-ce que les enseignants devraient parler de leur vie privée en classe ?
Oui, avec modération et discernement. Le dévoilement doit servir un but pédagogique ou émotionnel, et être adapté à l'âge des élèves. Trop de révélations personnelles peut causer de l'anxiété chez les élèves.
Quels sont les bienfaits de l'autodévoilement pour les élèves ?
Selon les recherches de Jacob Cayanus, cela stimule l'attention, la participation, la compréhension et l'engagement des élèves. Cela humanise aussi l'enseignant et peut développer l'empathie des élèves.
Est-ce qu'un enseignant peut être authentique sans se dévoiler ?
Oui, selon Elizabeth Olivier de l'UdeM. On peut être empathique, disponible et authentique tout en préservant son intimité. L'important est de laisser chaque enseignant être lui-même, sans le forcer à se livrer ou à se taire.
Quels sont les risques de se dévoiler en classe ?
Le principal risque est de compromettre son autorité ou de faire l'objet de soupçons. Denis Jeffrey souligne aussi les dangers pour les enseignants qui dévoilent leur homosexualité, particulièrement dans certains milieux. La « juste distance » est essentielle.
