Québec accueille depuis mercredi l'Espace Riopelle, un nouvel espace muséal logé dans le pavillon Michael Audain du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), rendu possible notamment par le don de 18 toiles de Jean Paul Riopelle évaluées à 50 millions de dollars, offertes par le philanthrope Pierre Lassonde.
L'ancien magnat de l'or, fondateur de Franco Nevada et diplômé de Polytechnique Montréal, a participé en personne à l'ouverture de cet espace qu'il défend avec la ferveur de ceux qui croient que la culture québécoise mérite des lieux à la hauteur de son génie.
Un geste qui change le paysage muséal québécois
Il y a dix ans, en août 2016, le pavillon Pierre Lassonde du MNBAQ ouvrait ses portes après une campagne de financement que l'ingénieur avait dirigée lui-même, portefeuille en main. Cette fois, il s'associe au financier vancouvérois Michael Audain, lui aussi grand admirateur de Riopelle, pour donner au peintre ce que Pierre Lassonde estime lui avoir toujours manqué.
« Riopelle, c'est le plus grand artiste canadien, c'est celui qui a acquis la plus grande renommée sur la scène internationale, il fallait qu'on lui donne un lieu où il aurait souhaité être », a-t-il expliqué à La Presse, qui rapportait ses propos mercredi.
Le don de la famille Lassonde comprend 18 toiles datant pour l'essentiel de la période 1947 à 1957, selon l'entrepreneur l'époque où la créativité de Riopelle atteignait son sommet et où la luminosité de ses œuvres était la plus éclatante. S'y ajoute une somme de 5 millions de dollars.
« Je suis content et heureux que mes toiles se retrouvent ici dans l'Espace Riopelle, c'est là qu'elles doivent être. J'en ai profité tous les jours, mais aujourd'hui, c'est ici qu'elles vont permettre à un plus grand nombre de personnes de reconnaître le génie de Riopelle », a assuré le philanthrope.
Une collection née d'un pari sur l'instinct
L'histoire de cette collection commence d'une façon presque romantique. Pierre Lassonde et son épouse avaient entrepris de collectionner des tableaux en sélectionnant dans un livre d'art canadien les toiles qui les touchaient, sans même connaître le nom de leurs auteurs. Leur choix s'était arrêté sur six peintres québécois, dont Riopelle.
« J'ai commencé à en acquérir au début des années 1980. J'en ai acheté cinq d'un coup au célèbre imprésario torontois Garth Drabinsky qui avait produit The Phantom of the Opera », raconte-t-il. Drabinsky, aux prises avec de sérieux problèmes financiers, cherchait à payer ses frais d'avocats.
L'homme d'affaires lui a alors proposé une transaction dont il a le secret : payer 66 % de la moyenne des évaluations de deux experts indépendants, en laissant à Drabinsky le droit de racheter les œuvres trois ans plus tard au même prix. « Il a été emballé par la proposition. Il n'a jamais été capable de les racheter... », se souvient celui qui savait que l'imprésario était un joueur invétéré.
Un pavillon pensé pour le fleuve et la lumière
L'Espace Riopelle n'est pas qu'une salle de plus dans le musée. L'architecture maximise la luminosité des lieux et intègre le fleuve Saint-Laurent comme une composante vivante du troisième étage, où trône la toile gigantesque L'hommage à Rosa Luxemburg, léguée par Riopelle lui-même au Musée.
« Pour la première fois, elle est exposée de façon circulaire comme le souhaitait Riopelle. Les architectes de l'espace se sont inspirés des ateliers de Riopelle, de ses peintures, et ils ont tenu compte du fleuve, important pour l'artiste, pour créer cet environnement unique », s'extasie Pierre Lassonde.
Il y a une ironie belle et touchante dans cette histoire : Riopelle souhaitait que sa collection soit rapatriée à Québec, plus précisément dans l'ancienne prison de Québec construite dans les années 1860, devenue aujourd'hui le pavillon Charles-Baillairgé du MNBAQ. Son vœu est enfin exaucé.
Le tableau préféré du philanthrope, l'immense 15 chevaux Citroën, qui mesure 2 mètres sur 2,3 mètres, illustre bien cette passion quotidienne. « Regarde cette toile, on sent le trafic, les embouteillages dans Paris. On sent la force du geste. Il n'y a pas un centimètre carré de mort sur cette toile. Tout l'espace est vivant. Tout est resplendissant de vie », lance-t-il, l'émotion dans la voix.
Une collection publique qui s'enrichit
Avec les dons de Michael Audain et de Pierre Lassonde, le MNBAQ possède désormais 504 œuvres de Riopelle dans la collection nationale, selon Le Droit. Un chiffre qui confirme la position du musée comme dépositaire majeur de l'œuvre du peintre, tandis que Radio-Canada rappelle que l'institution a constitué sous sa direction la plus importante collection publique d'œuvres de Riopelle au monde.
La philanthropie au service des institutions francophones
Au-delà du geste artistique, Pierre Lassonde voit dans cette histoire le signe d'un changement profond au Québec. Après son don historique de 50 millions à Polytechnique Montréal l'an dernier, institution dont il préside toujours le conseil, il se réjouit que la campagne de financement de la fondation de Polytechnique se déroule bien cette année.
« C'est bon de voir que la philanthropie se développe aujourd'hui davantage au Québec. Ce n'était pas du tout le cas il y a 25 ans. Nos institutions francophones peuvent maintenant compter sur des dons significatifs, on a besoin de ça », affirme-t-il.
« Moi, j'ai réussi à créer beaucoup de valeur et j'ai compris que je recevais encore beaucoup plus lorsque je redonnais. »
Voilà une leçon que nos gouvernements, toujours prompts à couper dans la culture dès que les budgets serrent, feraient bien de méditer. Pendant que l'État hésite, des citoyens engagés choisissent d'investir dans ce qui nous définit : notre langue, nos artistes, nos institutions. L'Espace Riopelle en est la preuve éclatante, littéralement.
Qu'est-ce que l'Espace Riopelle?
L'Espace Riopelle est un nouvel espace d'exposition du pavillon Michael Audain du MNBAQ, à Québec, inauguré mercredi et consacré à l'œuvre de Jean Paul Riopelle.
Quelle est la valeur du don de Pierre Lassonde?
Le don comprend 18 toiles de Jean Paul Riopelle d'une valeur estimée à 50 millions de dollars, en plus d'une somme de 5 millions de dollars.
Combien d'œuvres de Riopelle le MNBAQ possède-t-il maintenant?
Avec les dons de Michael Audain et de Pierre Lassonde, le MNBAQ possède 504 œuvres de Riopelle dans la collection nationale.
