La France retient son souffle ce samedi 31 octobre. Alors que les Français célèbrent Halloween, le pays se prépare à une troisième journée de mobilisation contre la vie chère, et les autorités redoutent un nouveau scénario comme celui du 17 octobre, où des pillages et des incendies avaient marqué les manifestations. Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, parle d'une journée « à risque très élevé de troubles à l'ordre public », selon TVA Nouvelles.
Le dispositif de sécurité reconduit est exceptionnel : 70 000 policiers et gendarmes seront déployés sur l'ensemble du territoire, un déploiement comparable à celui de la semaine dernière, rapporte L'Express. Pour bien des observateurs, dont votre chroniqueur, une telle militarisation du maintien de l'ordre pose question : quand l'État déploie la petite armée d'un pays entier contre ses propres citoyens en colère, c'est qu'il y a un problème de démocratie quelque part.
Un contexte social explosif, à six mois de la présidentielle
Cette journée à haut risque intervient à seulement six mois de l'élection présidentielle française, pour laquelle la candidate d'extrême droite Marine Le Pen est donnée favorite dans les sondages. Le cocktail est détonnant : crise du pouvoir d'achat, mouvement lycéen en pleine effervescence, et un climat politico-médiatique encore marqué par l'attentat raciste du 23 octobre dans la région parisienne.
Le 17 octobre, entre 550 000 et 800 000 personnes, selon les estimations, avaient défilé partout en France. Cette journée avait basculé dans le chaos : pillages de commerces, incendies de bâtiments publics, affrontements avec les forces de l'ordre. La semaine dernière, entre 410 000 et 800 000 manifestants étaient de nouveau descendus dans la rue, dans un climat de violence moindre.
Pour ce samedi, 350 actions ont été recensées, susceptibles de fédérer entre 350 000 et 450 000 personnes au total, selon une source policière citée par l'AFP. Certaines sources policières évoquent même un « climat pré-insurrectionnel », une terminologie qui en dit long sur la tension qui règne. L'entourage du ministre Nuñez s'inquiète notamment de l'utilisation des termes « révolution » et « insurrection » sur les réseaux sociaux.
Le droit de manifester sous pression
Voilà le point qui chiffre. Les autorités n'ont autorisé que les manifestations loin des centres-villes. À Paris, le parcours validé est celui proposé par la préfecture, de la porte de Bagnolet à celle de Charenton, en périphérie Est de la capitale. Le Conseil d'État a confirmé samedi l'interdiction du parcours initial, une décision que la Fage, la fédération des associations générales étudiantes, dénonce comme « une nouvelle entrave au droit de manifester », rapporte Radio-Canada.
On ne peut s'empêcher de penser à nos propres débats québécois sur la liberté d'expression et le droit de contestation. Rappelons-nous la grève étudiante de 2012, le printemps érable : chez nous aussi, l'encadrement policier des manifestations a fait l'objet de vifs débats. Le droit de manifester n'est pas un détail technique, c'est un pilier de la démocratie. Quand un État le restreint au nom de l'ordre public, il doit s'assurer de ne pas couper la branche démocratique sur laquelle il est assis.
À Bordeaux, contrairement à la semaine précédente, le cortège a été autorisé par la préfecture, qui anticipe néanmoins une journée « difficile » et « des actions violentes », selon France 24. À Lyon, le défilé a reçu son feu vert, mais hors de l'hyper-centre, qui porte encore les stigmates des violences du 17 octobre, où un bâtiment de l'office du tourisme avait été incendié. À Marseille, seuls les rassemblements « déclarés » seront permis. À Rennes, une manifestation a été interdite faute d'accord sur le parcours.
Commerçants sous tension, couvre-feu à Paris
Du côté des commerçants, l'inquiétude est palpable. « Au niveau des commerçants, il y a cette tension et des craintes renouvelées », a déclaré à l'AFP l'Alliance du commerce, qui représente les grandes enseignes et celles des centre-villes. Le réseau des chambres de commerce et d'industrie rappelle que sur les 2500 commerces touchés le 17 octobre, 600 n'ont pas rouvert leurs portes. Vendredi, plusieurs magasins se barricadaient déjà, notamment aux alentours du quartier de l'Opéra à Paris.
La mairie de Paris mobilisera « plus de 1000 agents » ce week-end pour « assurer la remise en état de l'espace public » et retirer « les équipements susceptibles d'être utilisés pour commettre des dégradations ». Un couvre-feu a aussi été décrété dans certains secteurs de la capitale pour les nuits de samedi à dimanche et de dimanche à lundi, de 23 h à 6 h. Une mesure qui se multiplie ces derniers jours dans plusieurs villes françaises.
Le ministre Nuñez a aussi visé la fête d'Halloween : « Le prétexte de la nuit d'Halloween ne sera pas un motif légitime pour se dissimuler le visage dans l'espace public », a-t-il prévenu. La loi française autorise pourtant le port d'un masque pour une fête, mais l'interdit aux abords des manifestations.
Un bilan humain lourd
Au-delà des vitrines brisées, le bilan humain de ce mouvement inquiète. Plusieurs manifestants, dont des mineurs, ont été grièvement blessés ou mutilés depuis la mi-septembre dans le cadre des opérations de maintien de l'ordre. De son côté, le ministre de l'Intérieur affirme que 1193 policiers et gendarmes ont été blessés.
Des jeunes mutilés par des tirs de maintien de l'ordre, voilà une réalité qui devrait scandaliser toute société démocratique. Au Québec, où nous avons nos propres débats sur les pratiques policières, notamment lors de la commission sur les relations entre les corps de police et les Autochtones, nous savons à quel point la confiance entre la population et les forces de l'ordre est fragile et précieuse.
Cette troisième journée de mobilisation, qui s'inscrit dans le sillage du mouvement lycéen, sera observée de près bien au-delà des frontières françaises. À six mois du scrutin présidentiel, avec une extrême droite donnée favorite, la façon dont la France gérera cette crise sociale en dira long sur l'état de santé de sa démocratie.
