Le Québec reculera ses horloges d'une heure dans la nuit de samedi à dimanche, un rituel automnal que des millions de Québécois accomplissent sans vraiment se demander d'où il vient. Selon TVA Nouvelles, l'histoire de cette pratique remonterait à une simple boutade de Benjamin Franklin au 18e siècle, transformée en politique publique par les besoins de guerre un siècle et demi plus tard.
C'est l'historien Laurent Turcot, professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières, qui a retracé ce parcours étonnant en entrevue à LCN, samedi. Et sa conclusion mérite qu'on s'y arrête : nous perdons une heure de sommeil chaque automne à cause d'une farce de journal.
D'une satire parisienne à une lettre morte
« Ça remonte à une blague, en fait », raconte d'emblée Laurent Turcot. À la fin du 18e siècle, Benjamin Franklin, l'un des pères fondateurs des États-Unis, aurait publié anonymement un texte dans le Journal de Paris. Le diplomate américano-francophile y constatait, avec l'ironie qui le caractérisait, que les Parisiens se plaignaient constamment de manquer de temps dans une journée.
« Donc, il dit : pourquoi on ne reculerait pas l'heure? C'est resté comme ça, lettre morte », poursuit l'historien. Franklin ne proposait rien de sérieux; il taquinait une société qu'il trouvait matinalophobe. L'idée dort dans les archives pendant plus d'un siècle.
La Première Guerre mondiale change tout
Il faut attendre le début du 20e siècle pour que des esprits sérieux exhument la plaisanterie. « Il y a des gens qui ont commencé à se dire : pourquoi on ne mettrait pas ça en place? », explique Laurent Turcot.
La Première Guerre mondiale fournit l'occasion. En 1916, l'Allemagne devient le premier pays à instaurer le changement d'heure, en avançant ses horloges. « Pourquoi? Parce qu'on a un grand besoin d'énergie. On se dit : comment peut-on économiser? Bien, peut-être en raccourcissant ou en rallongeant les journées », souligne le professeur.
La France emboîte aussitôt le pas. Les deux pays étant ennemis, les Français refusent de laisser cet avantage énergétique à leurs adversaires. La blague de Franklin devient une arme de guerre. Une page de Wikipédia consacrée à l'heure d'été confirme d'ailleurs que le système repose sur cet ajout d'une heure à l'heure normale pendant la belle saison.
Et au Québec, ça s'est passé comment?
Le changement d'heure fait son entrée chez nous dans les années 1920. Mais rien ne se fait en douceur. La pratique ne fait pas l'unanimité et crée des problèmes de synchronisation qui donnent des scènes dignes d'une comédie.
« Juste pour vous donner un exemple : à l'époque, les trains de banlieue dans la banlieue de Montréal n'avaient pas changé l'heure, alors qu'à Montréal, on avait changé l'heure. Donc un train qui partait de Saint-Jérôme et qui arrivait à Montréal avait systématiquement une heure de retard ou une heure d'avance, parce que le tout n'était pas synchronisé », illustre Laurent Turcot.
Imaginez le casse-tête pour les travailleurs, les marchands, les familles. Devant ce chaos, les gouvernements finissent par uniformiser la pratique. Il faudra néanmoins attendre les années 1960, tant au Canada qu'aux États-Unis, pour que le changement d'heure soit officiellement imposé, en raison notamment des réticences d'une partie de la population. Il aura donc fallu deux siècles pour transformer une satire en obligation légale.
Une minorité mondiale
Ironie du sort : le Québec et le Canada font aujourd'hui partie d'une minorité planétaire. « Aujourd'hui, c'est seulement entre 30 et 35 % des pays qui acceptent de changer l'heure. Donc, on est plus une minorité qu'autre chose », rappelle l'historien.
Le magazine Popular Science note d'ailleurs que l'idée reçue selon laquelle « Franklin a inventé l'heure d'été » figure parmi ces faits répétés si souvent que personne ne les questionne plus. Le Journal de Québec publiait aussi cette semaine une infographie comparant l'heure d'été et l'heure normale, preuve que le débat continue d'animer les salons québécois.
Pourquoi on persiste encore?
Voilà la question qui fâche. Les économies d'énergie promises en 1916 sont aujourd'hui jugées marginales par plusieurs études. Pendant ce temps, les effets sur la santé sont bien documentés : troubles du sommeil, accidents, baisse de concentration dans les jours suivant le basculement.
Plusieurs juridictions ont tiré leurs conclusions. La Saskatchewan vit depuis longtemps à l'heure normale toute l'année. Le Yukon a abandonné le changement d'heure en 2020. Et ici, la Basse-Côte-Nord échappe déjà au rituel, un cas particulier que TVA Nouvelles documentait justement en parallèle de cette histoire.
Ottawa a beau avoir adopté en 2020 une loi fédérale permettant aux provinces d'abolir le changement d'heure, Québec traîne les pieds. Pourtant, la décision nous appartient : la Loi sur l'heure légale est de compétence provinciale. Pas besoin d'attendre la Ligue des majors ni Washington pour régler ça chez nous.
Alors, ce dimanche matin, quand vous chercherez le café avec une heure de sommeil en moins, pensez à Benjamin Franklin. L'homme brillant, lui, riait probablement dans sa tombe de voir sa blague parisienne prise au sérieux par trois générations de bureaucrates.
Questions fréquentes sur le changement d'heure
Quand le Québec recule-t-il ses horloges à l'automne 2026?
Dans la nuit de samedi à dimanche, les Québécois reculeront leurs horloges d'une heure, retrouvant ainsi l'heure normale pour l'hiver.
Qui a vraiment inventé le changement d'heure?
Pas Benjamin Franklin, malgré la légende. Son texte de la fin du 18e siècle était une satire. C'est l'Allemagne, en 1916, qui a instauré la première l'heure d'été pour économiser l'énergie en temps de guerre.
Depuis quand le Québec change-t-il d'heure?
La pratique est apparue dans les années 1920, mais elle n'a été officiellement imposée que dans les années 1960, après des décennies de problèmes de synchronisation.
Combien de pays pratiquent le changement d'heure?
Entre 30 et 35 % des pays seulement, selon l'historien Laurent Turcot. Le Québec fait donc partie d'une minorité mondiale.
