À quelques mois de l'élection présidentielle française, le gouvernement vient d'imposer des couvre-feux « partiels et très localisés » sur son territoire, une mesure inusitée qui illustre à quel point la crise sociale secoue la France. Selon un entretien accordé à La Presse.ca et publié le 19 octobre, le politologue Simon Persico, professeur de sciences politiques à Sciences Po Grenoble, dresse un portrait sombre de la situation : « Je n'aimerais pas être à la place du gouvernement en ce moment. »
Pour nous, Québécois et Québécoises qui suivons la francophonie de près, cette crise dépasse largement les frontières hexagonales. Elle pose une question qui nous touche aussi : comment un État répond-il à une colère sociale diffuse, quand il n'y a plus de revendication unique à satisfaire?
Qui profite du chaos? Le Rassemblement national, selon Persico
Interrogé sur les gagnants politiques potentiels de ce climat de turbulence, Simon Persico ne mâche pas ses mots. « Je pense que ça sert clairement les intérêts du Rassemblement national », tranche-t-il d'emblée.
Le principal parti d'opposition française, qui oscille entre 30 et 35 % des intentions de vote dans les sondages, capitalise sur deux fronts, explique le professeur. D'abord, il s'oppose à un gouvernement « qui a échoué de manière assez manifeste à maintenir l'ordre ». Ensuite, sa promesse électorale correspond exactement à l'air du temps : « Le RN prône plus de rigueur, plus de force aux forces de police, donc ça correspond à leur doctrine. »
C'est le scénario classique de l'extrême droite : la défaillance de l'État nourrit la demande d'autorité, et la demande d'autorité nourrit l'extrême droite. On l'a vu ailleurs en Europe. C'est un cercle dont les démocraties ont de la misère à sortir.
La France insoumise : instigatrice ou simple accompagnatrice?
Le gouvernement français pointe du doigt La France insoumise (LFI), l'accusant d'instrumentaliser le mouvement social. Simon Persico nuance fortement ce tableau.
« LFI ne fait que soutenir un mouvement qui correspond à ses revendications. Les lycéens n'ont pas attendu LFI pour dire qu'il fallait plus de moyens pour l'école publique », souligne-t-il. Selon lui, le parti de Jean-Luc Mélenchon « suit le mouvement plus qu'elle ne l'initie ».
Cela dit, la présence terrain des élus insoumis, présents dès le départ dans les mobilisations lycéennes, crée une perception durable. « Dans la tête des gens, et même des manifestants, LFI est vue comme le parti qui soutient ce mouvement », note le politologue. Un pari à double tranchant : ce positionnement solidifie son socle d'électeurs de gauche, mais « aliène une autre partie de l'électorat qui considère que LFI contribue à ce désordre ».
Le centre empêtré dans l'héritage Macron
Et les candidats du centre, Édouard Philippe et Gabriel Attal? Tous deux anciens premiers ministres d'Emmanuel Macron, ils « ont beaucoup de mal à se distinguer du bilan d'Emmanuel Macron », analyse Persico. Philippe a bien tenté quelques critiques, mais « dans le fond, ce sera très dur de s'en distancer ».
Le discours à la nation de Macron, dimanche soir, n'a pas convaincu non plus. « Pas du tout. D'ailleurs, personne ne sait quelles sont ses promesses. Elles ne sont pas claires du tout. Tout le monde dit que c'était assez vide », tranche le professeur, qui décrit un président donnant « l'impression de quelqu'un qui n'a plus du tout de pouvoir ». Sa majorité instable ne lui permet plus de gouverner efficacement, selon lui. « C'est une fin de course dans une situation dramatique. »
Pourquoi cette crise est-elle plus difficile à résoudre que les précédentes?
C'est ici que l'analyse de Persico devient particulièrement éclairante. Contrairement aux mobilisations françaises passées, la contestation actuelle n'a pas d'objet unique. Ni loi El Khomri en 2016, ni réforme des retraites, ni CPE en 2006, un seul projet précis auquel il suffisait de renoncer pour apaiser la rue.
« Là, on parle de profs qui manquent, de lycées mal isolés, de la vie chère... Il n'y a pas de baguette magique pour résoudre ces problèmes-là », résume-t-il. Ces crises exigent « des réformes d'ampleur qui impliquent des ressources à la fois économiques et financières, mais aussi de transformation des organisations, donc c'est extrêmement complexe ».
Le gouvernement a par ailleurs déjà brûlé ses cartouches, notamment au sortir de la crise des gilets jaunes (2018-2019) avec des promesses de démocratie participative restées « en l'air ». Résultat : « il n'y a plus du tout la confiance dans un éventuel nouvel outil démocratique », déplore Persico.
La seule piste qu'il entrevoit? « Mettre le problème de la dette entre parenthèses pour investir de manière massive dans toute une partie des secteurs qui ont l'air de dysfonctionner. » Autrement dit, faire ce que plusieurs économistes keynésiens préconisent depuis des années : investir dans les services publics avant de s'acharner sur les budgets.
Le miroir français : une leçon pour le Québec
Il y a dans cette crise française quelque chose de troublant pour qui observe nos propres débats québécois. Des écoles sous-financées, du personnel enseignant à bout, de la grogne contre le coût de la vie : ces thèmes résonnent de ce côté-ci de l'Atlantique, comme en témoigne la colère sociale qui traverse aussi nos propres chroniques sur
