Cancer du pancréas: un médicament double le taux de survie
J'ai une nouvelle extraordinaire à vous raconter. Une nouvelle qui aurait dû faire la une de tous les médias d'ici et d'ailleurs, mais qui s'est trop souvent retrouvée noyée dans les nouvelles secondaires.
Ça s'est passé dimanche dernier, il y a très exactement une semaine, à Chicago, au McCormick Place. Qu'est-ce que le McCormick Place? Le plus grand centre des congrès d'Amérique du Nord. Parce qu'il en faut de la place, pour accueillir la conférence annuelle de l'ASCO, la Société américaine d'oncologie clinique. Pensez au Super Bowl de la recherche sur le cancer.
Des applaudissements qui ont fait taire le présentateur
Il y avait alors 9000 oncologues dans la salle et des milliers d'autres en ligne pour écouter LA présentation la plus attendue de la conférence, celle de l'oncologue du Dana Farber Institute de Boston, Brian Wolpin.
Mains dans les poches sur scène, devant un écran géant sur lequel défilaient des graphiques et des statistiques, le Dr Wolpin parlait des résultats hallucinants d'un nouveau médicament révolutionnaire pour le traitement du cancer du pancréas.
Et quand il a confirmé ce qui circulait déjà depuis quelque temps dans le monde de l'oncologie, à savoir que ce nouveau médicament au nom imprononçable, le daraxonrasib, avait permis de doubler les taux de survie de ce cancer qui compte parmi les plus meurtriers, les 9000 oncologues ont commencé à faire ce que les oncologues ne font jamais dans les conférences sur le cancer: ils ont applaudi.
Tellement que le chercheur a dû arrêter de parler. Les applaudissements n'étaient pas des applaudissements polis. C'étaient des applaudissements d'exultation, devenus assourdissants.
Puis les oncologues présents ont fait une autre chose que les oncologues ne font jamais dans les conférences: ils se sont levés pour une ovation qu'on réserve à Paul McCartney avant le rappel.
Une saloperie parmi les saloperies
Le cancer est une saloperie. Mais le cancer du pancréas est une saloperie parmi les saloperies, avec un taux de survie malheureusement microscopique.
Ici, au Québec, on le sait trop bien. Des milliers de familles traversent cette épreuve chaque année, soutenus par un réseau de la santé qu'on a beau critiquer, mais qui fait un travail remarquable en oncologie malgré les coupes et le sous-financement chronique.
Il y a des traitements qui prolongent la durée de survie, au prix d'effets secondaires très durs, principalement par une chimiothérapie agressive et souvent débilitante pour le malade.
Le daraxonrasib, segmentons: da-ra-xon-ra-sib, est un médicament qui ne relève pas de la chimio. Ses effets secondaires ne sont donc pas aussi sévères. Le taux médian de survie globale, avec ce traitement, passe de 6,6 mois à 13,2 mois.
Six mois de plus, c'est tout. Et c'est gigantesque
J'entends d'ici le lecteur interloqué devant mon enthousiasme et celui des oncologues: oui, bon, c'est formidable, car le taux de survie double, mais le patient meurt quand même.
Le lecteur interloqué, à qui on n'en passe pas une, soulève un point important. C'est vrai, le cancer du pancréas n'est pas vaincu par le daraxonrasib. Il est maîtrisé plus longtemps. Mais il permet plus de temps de qualité avec les proches, sans les effets secondaires de la chimio.
Quand le temps nous est compté, six mois de plus, c'est gigantesque. C'est assister à la naissance du premier petit-enfant. C'est être là pour le mariage de sa plus grande. C'est un dernier Noël avec la famille, un dernier souper de la Saint-Jean autour du feu.
Ce n'est rien, six mois. Et c'est tout. Surtout sans les effets secondaires sévères de la chimio.
Je cite l'oncologue américaine Rachna Shroff:
Ce sont des taux de survie sans précédent pour le cancer du pancréas. Ayant traité ce cancer pendant 16 ans, j'ai pleuré dans ma clinique en apprenant ces résultats. C'est une recherche marquante pour nos patients.
Éteindre l'interrupteur
Derrière ce taux de survie qui passe à 13 mois, c'est aussi que le daraxonrasib ouvre la porte à des traitements pour d'autres tumeurs difficiles à traiter.
Le «ras» dans «daraxonrasib» fait référence à la famille de protéines RAS, liée aux cancers les plus meurtriers. Je dis «protéines», mais pensez à un «interrupteur», ON/OFF. Les protéines sont soit à OFF, soit à ON, selon la description du journal scientifique Nature: lorsque la protéine est en mode ON, cela favorise la multiplication des cellules cancéreuses.
Jusqu'à maintenant, aucun traitement ne permettait d'éteindre l'interrupteur de ces protéines qui sont présentes dans toutes les tumeurs du pancréas, à cause de leur surface trop lisse. Impossible à atteindre, l'interrupteur restait à ON en permanence, multipliant les cellules cancéreuses dans le pancréas: six mois de survie dans des conditions terribles.
C'est ce que le daraxonrasib, développé par l'équipe du Dr Wolpin, a permis de faire: éteindre l'interrupteur des protéines RAS qui favorisent l'éclosion des tumeurs, en intervenant dans la protéine, en perçant sa surface lisse.
Le journal scientifique Nature, encore:
Environ 70 % de tous les cancers carburent grâce à un niveau excessif d'une protéine qui s'appelle MYC. Les protéines MYC, comme les RAS, ont une surface lisse qui rend l'adhérence des médicaments difficiles.
L'espoir ouvre une porte
C'est aussi pour ça que les chercheurs présents à Chicago étaient si enthousiastes, il y a une semaine: peut-être que la découverte de l'efficacité du daraxonrasib ouvre la porte au traitement d'autres cancers.
C'est une victoire de la recherche fondamentale, celle qu'il faut financer, soutenir, croire. Pas celle qu'on rogne au nom de l'austérité ou qu'on laisse entre les mains des seuls intérêts privés. La science, c'est un bien commun. Et quand elle livre des résultats pareils, c'est toute l'humanité qui en profite.
D'où le titre de cette chronique, en ce dimanche de pluie, parce qu'il n'y a pas que de mauvaises nouvelles: vive la connaissance, vive la recherche, vive la science.