Partance | Le legs des départs : une histoire de courage qui transforme des générations
L'été, c'est la saison des départs. Souvent à la découverte de l'inconnu. Ou de soi. Tout au long de la belle saison, nos collaborateurs racontent les départs qui les ont marqués. Alain Rayes revient sur tout ce qui a découlé du choix de ses grands-parents de quitter l'Égypte il y a près de 60 ans.
Il y a quelques semaines, nous étions tous réunis autour de la même table. Mes parents. Leurs quatre garçons. Nos conjointes. Dix petits-enfants. En les regardant, une question s'est imposée : tout cela aurait-il existé si mes grands-parents maternels n'avaient pas choisi de quitter l'Égypte avec leurs sept filles ?
C'est là que cette histoire commence. Il y a près de 60 ans, mes grands-parents ont quitté la terre où ils étaient nés, avec leurs sept filles, dont ma mère. Ils laissaient derrière eux leurs souvenirs, leurs repères, leur famille, leurs habitudes... toute une vie. Ils venaient bâtir la suivante dans un pays qu'ils connaissaient à peine, avec une seule véritable certitude : offrir à leurs enfants un avenir qu'ils espéraient meilleur.
Mon père les rejoindra quelque temps plus tard. Lui aussi avait fait le choix de quitter son pays pour retrouver celle qu'il aimait et construire, à ses côtés, une nouvelle vie.
Ce que les départs permettent de faire naître
On parle souvent des départs en pensant à ce que l'on abandonne. Une maison, des proches, une langue, des habitudes, un pays. Mais on oublie parfois de regarder tout ce que certains départs permettent de faire naître. Mes grands-parents ne pouvaient évidemment pas imaginer les chemins qu'emprunteraient leurs filles, leurs gendres, leurs petits-enfants et, un jour, leurs arrière-petits-enfants. Ils ne pouvaient pas savoir que l'un de leurs petits-fils aurait un jour le privilège de devenir maire de la ville qui avait accueilli leur famille, puis de représenter sa région au Parlement canadien. Ils ne pouvaient pas davantage prévoir le parcours des autres membres de leur famille.
Cette réalité n'est pas le fruit d'un destin exceptionnel. Elle est surtout le prolongement d'un geste de courage posé bien avant notre naissance. En vieillissant, je réalise que je n'ai jamais eu à faire preuve de ce même courage. Je n'ai pas eu à quitter mon pays. Je n'ai pas eu à laisser derrière moi toute une vie. Je n'ai pas eu à recommencer dans un endroit où tout était à construire. J'ai simplement eu le privilège de grandir dans le monde que leur décision avait rendu possible.
Un legs qui dépasse la famille
Mes parents ont ensuite poursuivi dans la même veine. Ils nous ont transmis leur propre courage. Le goût de l'effort. L'importance de la famille. Le respect des autres. La générosité. Le sens de l'accueil. Ils nous ont appris qu'il était possible de recommencer ailleurs. Que l'avenir pouvait être plus grand que les incertitudes du présent. Qu'on pouvait aimer profondément son pays d'origine tout en développant un attachement sincère pour celui qui nous ouvre ses portes !
Mais ce legs ne s'arrête pas à notre famille. Comme tant d'immigrants, mes grands-parents, puis leurs enfants (mes parents, mes oncles et mes tantes) ne sont pas seulement venus chercher une vie meilleure. Ils ont aussi contribué, chacun à leur manière, à enrichir la société qui les a accueillis par leur travail, leur implication dans leur communauté et les liens qu'ils ont tissés.
Ces pionniers nous ont transmis leur culture, leurs traditions et leurs valeurs. En retour, ils ont adopté celles du Québec et du Canada, sans jamais renier leurs racines. Ils nous ont appris que l'intégration n'est pas un renoncement, mais une rencontre. Et que c'est dans cette rencontre que chacun, à sa façon, contribue à enrichir la société.
L'immigration : une histoire humaine avant tout
On parle souvent de ce que le Canada offre à ceux qui choisissent d'y immigrer. On oublie parfois que, par leur travail, leur engagement et leur présence, ces familles contribuent elles aussi à faire grandir la société qui les accueille. Pourtant, dans l'espace public, l'immigration est surtout abordée à travers les seuils, la capacité d'accueil, l'intégration ou l'économie. Ces débats sont importants et nécessaires.
Mais avant d'être une question de politiques publiques, l'immigration est d'abord une histoire profondément humaine. Une histoire de courage. Une histoire de sacrifices. Une histoire d'espérance. Et surtout, une histoire dont personne ne connaît encore la fin. Parce qu'un départ ne change pas seulement la vie de celui ou de celle qui fait ses valises. Il transforme souvent celles des générations qui suivront.
Ce soir-là, autour de cette table, je regardais mes parents, mes frères, nos conjointes et nos enfants. Je me suis demandé si mes grands-parents, puis mes parents, avaient un jour imaginé tout ce que leur premier pas rendrait possible. Peut-être que oui. Peut-être que non. Mais une chose est certaine : ils ont eu le courage de faire le premier pas. Et parfois, un seul premier pas suffit à changer le destin de plusieurs générations. C'est peut-être ainsi que naissent les plus beaux héritages.