Journaliste-écrivain québécois Michel Jean a sillonné le sud de l'Italie en octobre, une première pour un auteur envoyé par son éditeur au sud de Rome, rapporte La Presse.ca. En une semaine, il a visité sept écoles italiennes, dont cinq dans les Pouilles, et il en revient avec un constat qui devrait nous parler, nous autres Québécois : le plaisir de lire ne tombe pas du ciel, il se bâtit, souvent à contre-courant.
La chronique de Michel Jean, publiée le 7 novembre, se déroule d'abord sur le port de Bari, face à l'Adriatique. Des pêcheurs y assomment le poulpe contre le béton du quai, un geste perpétué depuis la nuit des temps autour de la Méditerranée, pour attendrir la chair. On est en terrain connu : c'est exactement ce poulpe-là, cette cuisine-là, que nos grands-mères de la Petite Italie ont apportée dans leurs valises en débarquant à Montréal.
Le divario Nord-Sud, une fracture qui nous concerne
L'écart de richesse entre le nord et le sud de la péninsule est abyssal, documenté sous le nom de divario Nord-Sud. Il remonte à l'unification italienne de 1861, quand les politiques de centralisation ont favorisé l'industrialisation du Nord au détriment du Sud. L'effondrement économique régional qui a suivi a provoqué des vagues d'émigration massives, dont est issue une bonne partie de la communauté italienne du Québec.
Autrement dit : quand Milan tourne le dos à Bari, c'est en partie chez nous que les Baresi débarquent. Notre histoire collective est faite de cette blessure-là. La fracture italienne est, d'une certaine façon, un chapitre de notre propre roman national.
Aujourd'hui encore, les grands groupes industriels comme Fiat, Benetton et Barilla restent concentrés dans le triangle Gênes-Turin-Milan, où le PIB par habitant atteint le double de celui du Sud. Le chômage y est endémique et frappe d'abord les jeunes. Les éditeurs italiens, eux, privilégient le Nord, où le nombre de lecteurs par habitant est deux fois plus élevé. La littérature est un art, écrit Michel Jean, mais c'est aussi un business. Sa tournée dans le Sud était donc un pari.
« Nous avons besoin d'argent, oui. Mais nous avons besoin de culture aussi. »
Accompagné de Francesco Vallente, libraire à la grande librairie Feltrinelli de Bari, Michel Jean décrit un pays qui se bat, qui klaxonne, qui sèche son linge au vent des balcons, un décor digne d'Elena Ferrante. Le libraire ne mâche pas ses mots sur le mépris du Nord envers le Sud.
« Ils s'imaginent là-haut qu'il ne se passe rien ici. Et qu'on ne sait pas lire », lance-t-il, avec fierté et colère à parts égales.
Depuis quatre ans, Francesco accueille des auteurs dans sa librairie plutôt que des musiciens, comme il le faisait avant la pandémie. Ça rapporte moins, admet-il, mais on bâtit une communauté. C'est lui qui a mis le roman Maikan (Le vent en parle encore) de Michel Jean entre les mains d'une enseignante, qui l'a aussitôt inscrit au programme de ses trois classes. D'autres enseignants suivront au printemps.
Rock'n'roll à Lecce
C'est dans les écoles que la chronique prend son envol. Michel Jean, habitué des rencontres scolaires au Québec, décrit une ambiance de kermesse : les jeunes applaudissent, rient, parlent fort tous en même temps, puis se remettent à écouter avec intensité. À l'école Don Tonino Bello de Lecce, un groupe de rock formé par les élèves monte sur scène. L'ambiance tient parfois davantage du match de foot que de la rencontre littéraire, écrit-il, et c'était parfait ainsi. On pense ici à la vitalité de la musique italienne, du rock progressivo italien des années 1970 à la tarantella napolitaine que l'Amérique du Nord connaît par cœur sans toujours le savoir.
Et les questions des jeunes, préparées avec soin, ne parlent pas de la météo. Elles évoquent la liberté, le colonialisme, la dépossession, l'inquiétude environnementale. Des ados du sud de l'Italie qui questionnent un auteur innu sur la dépossession : il y a là un pont culturel que le Québec, avec sa propre histoire de colonisation et de résistance linguistique, ne peut qu'écouter avec attention.
Penser globalement, agir localement
Matteo Sabato, doctorant en histoire de l'art, travaille depuis une quinzaine d'années à la promotion de la lecture dans la région. Il organise des rencontres littéraires dans sept villes et y anime des clubs de lecture.
« Nous sommes quelques-uns à faire ce travail de promotion. On travaille la base, mais souvent on perd les jeunes quand ils deviennent adolescents. Il faut que les gouvernements agissent et, pour ça, qu'ils prennent le problème au sérieux », dit-il.
Voilà une phrase qu'on pourrait afficher dans tous les salons du livre du Québec. Notre modèle social-démocrate nous a donné des bibliothèques publiques remarquables, un réseau d'écoles de qualité, des festivals littéraires qui débordent de Rimouski à Val-d'Or. Ce n'est pas un luxe, c'est une infrastructure, au même titre que les routes et les hôpitaux. Le sud de l'Italie, livré à quelques passionnés bénévoles, nous le rappelle brutalement.
La scène finale de la chronique donne la chair de poule. Après la rencontre à Lecce, les jeunes font signer leurs livres et posent pour des photos. Un grand garçon timide s'approche, les yeux brillants, son livre serré contre la poitrine.
« Merci d'être venu chez nous, monsieur. »
Michel Jean conclut avec une simplicité désarmante : le plaisir de lire s'apprend, oui. Suffit d'y croire.
Questions fréquentes
Qui est Michel Jean ?
Michel Jean est un écrivain et journaliste québécois d'origine innue, auteur notamment du roman Maikan (Le vent en parle encore). C'est sa cinquième tournée en Italie, mais la première au sud de Rome.
Qu'est-ce que le divario Nord-Sud ?
C'est l'écart économique et social historique entre le nord et le sud de l'Italie, apparu après l'unification de 1861, quand les politiques centralisatrices ont favorisé le Nord. Le PIB par habitant du Nord peut atteindre le double de celui du Sud.
Quel lien cette histoire a-t-elle avec le Québec ?
Les vagues d'émigration causées par la pauvreté du Sud italien ont formé une bonne partie de la communauté italienne du Québec. La défense de la lecture et de la culture comme moteurs de dignité résonne aussi avec notre propre expérience francophone en Amérique du Nord.
