La course contre la montre est lancée à la cannebergière Schneider : d'ici 48 heures, les millions de petits fruits rouges doivent être récoltés avant que le gel ne s'installe pour de bon sur les champs. « C'est le last call! », a lancé l'un des copropriétaires de la ferme, Jean-Pierre Schneider, alors que MétéoMédia annonce des températures sous zéro pour les nuits à venir. C'est ce que rapporte La Presse.ca dans son reportage des marais rouges, publié le 7 novembre.
Le timing est parfait, ironie du sort voulue : le temps est radieux et se prête admirablement à une immersion jusqu'aux cuisses dans un marais de canneberges. Autour des cueilleurs flottent des millions de baies d'un rouge flamboyant, parfaitement à point pour la dernière saucette de la saison.
Une religion nommée MétéoMédia
« Moi, ma religion, c'est MétéoMédia! », lance Jean-Pierre Schneider, dont les parents ont planté une première parcelle de canneberges en 1998 dans ce qui était alors un champ de tourbe. Le compte à rebours est implacable : tous les fruits devront avoir quitté les champs avant les grands froids.
Il fut une époque où les canneberges étaient cueillies à la main, à l'aide de peignes ou de râteaux mécaniques. La méthode moderne, en milieu humide, permet de préserver l'intégrité des baies et des plants, tout en offrant une efficacité sans commune mesure avec les pratiques d'antan. Les champs seront vidés dans les temps, promet-on.
Le fruit des sages, pas des sables seulement
Contre toute attente, la « baie des marais » ne pousse pas dans l'eau. Elle pousse au sec, dans une terre sablonneuse. Cette particularité offre un combat naturel contre la majorité des herbes indésirables, qui préfèrent un terreau riche. Le défi des producteurs consiste à contrôler les intrants de façon à limiter la croissance de la plante tout en favorisant sa production de fruits.
Les plants et leur descendance peuvent vivre plus d'une centaine d'années sur ces sols. Mais même vigoureux, leurs nouvelles pousses demeurent sensibles au gel. Avant les grands froids, l'eau est renvoyée dans le réservoir afin de recouvrir les plants, qui passeront l'hiver bien au chaud sous une épaisse couche de glace. Une belle leçon d'adaptation climatique, ça.
La récolte : une question d'eau, mais en circuit fermé
La récolte de la canneberge nécessite de grandes quantités d'eau, et on le sait, l'industrie s'est fait tirer l'oreille là-dessus. « On le reproche souvent à l'industrie, mais on travaille ici en circuit fermé », indique Georges Schneider, l'autre copropriétaire. Les bassins de culture sont inondés de 24 à 48 heures avant la récolte et puisent leur eau dans un réservoir artificiel où des dizaines d'outardes font halte avant de poursuivre leur migration vers le sud.
L'eau circule à travers les digues des champs et alimente les cuvettes grâce à un système de valves, avant de revenir à son point de départ. Rien ne se perd, tout se recycle : c'est un modèle que bien des secteurs industriels devraient envier.
Où vont les canneberges du Québec?
Avec 45 parcelles de terrain réparties dans deux champs, la ferme Schneider produit environ 7 millions de livres de canneberges chaque année. Cette production est livrée à la coopérative américaine Ocean Spray, dont les membres proviennent principalement des États-Unis, du Canada et du Chili.
La coopérative agricole est responsable de 65 % à 75 % de la transformation et de la commercialisation des canneberges dans le monde, ce qui en fait le leader international du secteur. Bonne nouvelle pour notre fierté locale : les canneberges de la ferme Schneider sont toutefois traitées et transformées au Québec, à Manseau, près de Victoriaville. « Lorsqu'elles sortent de la province, c'est pour être exportées une fois transformées », précise-t-on.
La coopérative décide toutefois de l'utilisation des fruits. La demande est forte pour les canneberges séchées, qui entrent dans la composition de céréales, de pains et de barres tendres, comme le rappelle MesÉpices avec ses recettes de baies séchées. Les baies de qualité supérieure sont destinées au séchage ; les autres sont transformées en concentré pour le jus.
De nouveaux débouchés, notamment en santé
Le marché de la canneberge a atteint des sommets remarquables depuis ses débuts, mais il a aussi connu des creux. « La demande grandit à un rythme assez stable, mais lors de récoltes records ou dans de fortes périodes d'expansion, on surproduit », affirme Jean-Pierre Schneider.
L'industrie cherche de nouveaux débouchés et investit en santé afin de mettre en avant les propriétés du fruit. Nutri&Co, qui documente les bienfaits de la cranberry, rappelle que ce super aliment, autrefois apprécié par les Amérindiens pour ses nombreuses vertus, est aujourd'hui classé parmi les fruits rouges.
Grâce à son effet antiadhésif, la canneberge pourrait notamment être utile comme moyen de prévention ou comme complément aux antibiotiques dans la lutte contre H. pylori, estime le Cranberry Institute, une organisation à but non lucratif qui représente l'industrie. En Inde, la bactérie fait des ravages : elle touche plus de 70 % de la population, a développé une forte résistance aux antibiotiques et constitue la cause principale des maladies ulcéreuses et des cancers de l'estomac.
Un fruit qui incarne un pan de notre ruralité
Il y a quelque chose de profondément québécois dans cette récolte automnale : le rythme des saisons, le travail acharné des familles productrices, la gestion rigoureuse de l'eau et le souci de transformer ici ce qu'on cultive ici. La canneberge n'est pas qu'un petit fruit rouge ; elle est un morceau de notre économie régionale et de notre savoir-faire agricole.
Pendant que les outardes poursuivent leur route vers le sud, les Schneider, eux, finissent la cueillette avant que le mercure ne plonge. La prochaine étape : recouvrir les plants d'eau et laisser la glace faire son travail de protection, jusqu'au printemps prochain.
Questions fréquentes sur la canneberge
La canneberge pousse-t-elle dans l'eau?
Non. La « baie des marais » pousse au sec, dans une terre sablonneuse. C'est uniquement pendant la récolte et avant l'hiver que les champs sont inondés.
Combien de canneberges la ferme Schneider produit-elle par année?
La ferme produit environ 7 millions de livres de canneberges chaque année, réparties sur 45 parcelles dans deux champs.
Où sont transformées les canneberges de la ferme Schneider?
Elles sont traitées et transformées au Québec, à Manseau, près de Victoriaville, avant d'être éventuellement exportées.
