Travail hybride : et si on sacrifiait la coopération sans le savoir ?
Le débat sur le retour au bureau a fait rage pendant des mois, mais on s'est surtout demandé combien de jours il fallait passer en présentiel. Pendant ce temps, une question plus profonde est restée dans l'ombre : sommes-nous vraiment faits pour bien fonctionner à distance ? Selon des travaux récents en psychologie évolutionniste, l'humain a évolué en travaillant physiquement, en collaborant et en coordonnant ses actions avec les autres pour survivre. Or, le télétravail nous isole et nous sédentarise, et cela pourrait avoir un coût bien réel sur notre façon de performer, pas seulement sur nos tâches, mais sur notre contribution à l'équipe.
La performance, c'est plus que les tâches à faire
Quand on parle de performance au travail, on pense d'abord aux tâches à réaliser. Pour un travail routinier et peu complexe, le télétravail peut très bien fonctionner. Mais dès qu'un projet exige une collaboration étroite avec plusieurs coéquipiers, la distance peut faire mal. Pourtant, la performance ne se limite pas à la tâche. Les comportements volontaires pour aider un collègue ou innover font aussi partie de l'équation, et c'est là que le bât blesse.
Une étude récente publiée dans le European Journal for Work and Organizational Psychology a suivi 112 travailleurs pendant cinq jours. Les résultats sont éloquents : les jours de télétravail, les participants rapportent moins de comportements d'aide envers leurs collègues et moins de créativité. Leur performance sur les tâches, elle, ne semble pas affectée. Mais ce qui saute aux yeux, c'est que l'engagement et l'identification envers l'équipe diminuent à distance, et c'est précisément ce qui explique la baisse de soutien et d'innovation.
Le travail comme système social
On oublie trop souvent que nos organisations sont des systèmes sociaux. Se présenter physiquement au bureau permet de répondre à un besoin humain fondamental : se sentir connecté aux autres. Une étude québécoise menée par le CIRANO, avec Sylvie St-Onge et Ali Béjaoui, a suivi plus de 2000 travailleurs pendant deux ans. Les données montrent que le soutien des collègues est essentiel à l'efficacité des employés qui travaillent uniquement à distance. Ce soutien leur donne accès à de l'information précieuse pour bien faire leur travail. Pour ceux en mode hybride, un meilleur soutien est aussi lié à une satisfaction accrue.
Ces résultats devraient nous faire réfléchir. Sommes-nous en train de diluer certaines formes de performance au travail en poussant la tendance du télétravail ? À long terme, quels sont les coûts sociaux pour nos entreprises et nos travailleurs ? Et surtout, sommes-nous en train de bâtir une organisation du travail qui ne répond plus aux besoins fondamentaux des humains qui la composent ?
Il est temps d'élargir notre réflexion. Le bien-être individuel et la flexibilité sont précieux, mais ils ne doivent pas nous faire oublier les exigences de performance, tant pour les employés que pour les organisations. Après tout, une équipe qui s'entraide et qui innove, c'est aussi une équipe qui se sent vivante.
Je vous dis au revoir et merci, car j'ai malheureusement appris que ce serait ma dernière chronique.