Médiums et voyants au Québec : quand l'au-delà devient une industrie florissante
Les périodes troubles font fleurir la voyance, et le Québec n'échappe pas à la règle. Entre tournées à guichets fermés, formations en ligne et dialogues avec les défunts, les médiums ont su profiter des réseaux sociaux pour bâtir de véritables empires. Mais derrière cette industrie en pleine expansion se cachent des questions troublantes sur notre besoin collectif de réconfort.
Carole Morin, la reine incontestée de la voyance québécoise
La reine québécoise de la voyance se nomme Carole Morin. Invitée régulière des grandes radios commerciales, elle remplit les salles de spectacle sans difficulté. En mai dernier, elle s'offrait le Théâtre St-Denis. Pour l'Halloween, elle présentera 12 soirées de « médiumnité, voyance et passage d'âmes » au manoir Cygne noir de Châteauguay. Les billets à 200 $ se vendent comme des petits pains chauds, plusieurs soirs étant déjà complets.
Elle n'est pas seule sur ce créneau lucratif. Jessica Labbé, Marylène Coulombe et Véronique Blanchette-Dallaire occupent régulièrement les ondes de Rythme, Énergie, CKOI, Radio X, TVA et Noovo. Ces médiums n'hésitent d'ailleurs pas à afficher sur leur site la liste des médias qui les ont reçues, comme un sceau de fiabilité bien pratique.
La France n'est pas en reste
Le phénomène dépasse nos frontières. En France, Patricia Darré aurait permis à Napoléon Bonaparte de s'exprimer à travers elle. L'empereur déchu aurait fait savoir que ce n'est pas lui qui repose aux Invalides, mais son majordome. Anne Tuffigo, elle, se serait entretenue avec Johnny Hallyday. L'astrologie, le tarot, la boule de cristal, les lignes de la main, le pendule, les désenvoûtements et les « nettoyages » de maison existent depuis la nuit des temps.
Une industrie qui a su s'adapter aux temps modernes
Ce qui a changé, c'est la manière dont ces méthodes nous parviennent. Production de balados, tournées structurées, formations en voyance, séances de groupe par visioconférence, publication de livres : c'est une industrie importante qui a pris forme ces dernières années avec la tendance du moment : le dialogue avec les défunts. Ce concept est parfait devant plusieurs spectateurs payants et comporte moins de risques d'erreur, avance l'hypothèse de ce chroniqueur.
Des techniques bien rodées
En regardant ces vidéos à répétition, on constate que les voyants se ressemblent sur un point : ils ont une assurance d'enfer. Ils affirment les choses avec beaucoup d'aplomb. Comment procèdent-ils ? En posant beaucoup de questions aux personnes sondées. Parfois, ils éprouvent des douleurs au thorax, ont des bouffées de chaleur ou des vertiges. Ils s'arrêtent de parler pour laisser parler les esprits. Les messages du défunt sont très souvent les mêmes : « Il fait dire que vous avez fait votre possible... Il dit qu'il est là, jamais loin de vous... Il dit qu'il vous protège. »
Les supercheries qui entachent la profession
Serez-vous surpris si je vous dis que je ne crois pas une seconde à ces histoires de voyance, à cette capacité de pouvoir entrer en contact en quelques secondes avec quelqu'un de notre entourage, sur scène, au téléphone ou en visioconférence ? Trop de cas de supercherie planent au-dessus des voyants.
Je rappelle l'enquête de Jean-René Dufort, en 1996, pour le magazine Protégez-Vous. Il a pu devenir médium pour JoJo Savard en quelques minutes. Cela a porté un coup dur à l'entreprise de celle qu'on a surnommée la « fée crosseuse » dans un sketch du Bye Bye. Plus récemment, en 2013, mes collègues Marie-Claude Malboeuf, Michèle Ouimet et Isabelle Dubé publiaient « Les voyantes démasquées ». On y apprenait que d'ex-téléphonistes érotiques étaient engagées pour faire de la voyance au téléphone.
Pourquoi consulte-t-on les voyants ?
La voyance divise. Mais même ceux qui n'y croient pas sont tentés par la chose. Qui n'a pas déjà consulté son horoscope ? Les personnes les plus brillantes consultent des voyantes. François Mitterrand voyait régulièrement l'astrologue Elizabeth Teissier, celle-là même qui, dans l'horoscope du 11 septembre 2001, a prédit un jour positif pour les « transports et les voyages ».
Je ne juge pas les gens qui croient en la voyance. Mais je me pose de sérieuses questions sur les raisons qui motivent ce choix. Quand on demande aux médiums pourquoi les gens vont les voir, ils répondent que c'est pour chercher de l'espoir, une forme de motivation, du réconfort. Ils veulent savoir s'ils peuvent compter sur l'avenir. Quand on n'arrive pas à trouver de réponses à ses défis, on se dit que la voyance saura nous éclairer. Même lorsqu'on sait qu'on est en face du mensonge et du charlatanisme. C'est tout de même préoccupant.
Un miroir qu'on préfère ne pas traverser
Au fond, en venant consulter un médium, on ne recherche pas la vérité. On recherche des mots qu'on souhaite entendre. On ne veut pas traverser le miroir, on veut juste l'avoir devant soi. Notre monde numérique a banalisé la voyance. C'est une façon paresseuse de décoder la réalité. Ou pire : d'avoir l'illusion de la décoder.