Route de la colère : quand l’agressivité au volant gangrène le Québec
Chronique d’Éric Bouchard
Ma dernière chronique sur la montée de l’agressivité chez les automobilistes a provoqué une véritable avalanche de témoignages. Vous êtes nombreux à avoir partagé votre ras-le-bol, vos peurs et vos colères. Et force est de constater que ce phénomène nous ébranle profondément, bien au-delà du simple énervement passager.
J’ai lu chacun de vos courriels. En voici quelques-uns, poignants, qui illustrent une réalité que trop de Québécois vivent au quotidien.
Des gestes qui frôlent la violence
André a cédé le passage à un camion qui tentait de se glisser sur l’autoroute 15. Résultat ? Un automobiliste excédé lui a collé au derrière, a fait des manœuvres dangereuses et l’a dépassé par la droite. « À ma hauteur, il a baissé sa fenêtre et avec sa main, il a feint de tirer sur moi comme s’il avait une arme. Il m’a obligé à rouler sur la bande rugueuse et le gravier à 100 km/h », raconte-t-il, encore sous le choc.
Hélène, elle, a failli perdre sa petite-fille de 33 ans, mère d’un enfant de 4 ans. Un conducteur « sans tête » a exigé qu’elle change de voie, mais la circulation était trop dense. Il l’a alors dépassée en frôlant son auto, lui faisant perdre le contrôle. La jeune femme a terminé dans un champ avec son fils à l’arrière. Elle s’en est tirée avec une commotion cérébrale et une voiture détruite. Le chauffard a pris la fuite au volant de sa camionnette.
L’impatience s’est accentuée depuis la pandémie
À la question « y a-t-il plus d’impatience sur les routes qu’avant ? », vous êtes unanimes : oui. Denis et Benoît, deux policiers à la retraite, le confirment. François, frigoriste depuis 44 ans, trouve que la conduite est devenue « très désagréable ». « L’insouciance des gens me sidère », ajoute-t-il.
Plusieurs d’entre vous pointent la pandémie de COVID-19 comme un tournant. Pierre, chauffeur à la Société de transport de Trois-Rivières, a vu un changement net au cours des cinq dernières années. David, facteur, pense la même chose.
VUS, camionnettes et voitures de luxe : des cibles privilégiées ?
Un constat revient souvent dans vos témoignages : les propriétaires de VUS, de camionnettes ou de voitures de luxe seraient plus prompts à l’agressivité, surtout envers les conducteurs de petites voitures. Ceux qui conduisent des véhicules d’autopartage, comme ceux de Communauto, seraient aussi des cibles fréquentes. Une étude sociologique approfondie s’imposerait.
Ruraux contre urbains : une rivalité qui persiste
Il semble que les ruraux ne soient pas en reste. Nathalie a passé un mois de vacances en Estrie et a trouvé les automobilistes très stressés. Jean-Claude, de Bromont, attribue cette impatience aux… « locaux de fins de semaine ».
L’anxiété au volant gagne du terrain
Beaucoup d’automobilistes vivent désormais de l’anxiété avant de prendre le volant. Gisèle, qui fait le trajet Trois-Rivières-La Tuque depuis longtemps, avoue être nerveuse avant chaque départ. Pourtant, le Québec a longtemps été un endroit où la conduite était un passe-temps bucolique. Vous vous souvenez des fameux « tours de machine » en famille ? « Les balades en automobile faisaient partie de notre culture, écrit François. Aujourd’hui, ce plaisir s’est transformé en source de stress. »
Les impatients s’expliquent
Certains d’entre vous se reconnaissent dans le camp des « impatients ». Laurent n’a aucune compassion pour ceux qui roulent lentement : « La vitesse peut tuer, mais la lenteur écœure les autres. » D’autres pointent du doigt la multiplication des mesures d’apaisement (arrêts, feux de circulation, dos d’âne, bollards) et l’état des routes.
Les Québécois moins courtois que les autres ?
Vous êtes nombreux à affirmer que les Québécois sont moins courtois que leurs voisins. Alain, de Gatineau, trouve les automobilistes d’Ottawa plus polis. Régis, représentant depuis 40 ans qui couvre le Québec, l’Est ontarien et les Maritimes, affirme : « Les conducteurs québécois sont ceux qui respectent le moins le Code de la route. »
Des solutions pour apaiser la colère
David suggère de revoir les cours de conduite et d’imposer des examens réguliers tous les cinq ans. Vous êtes très nombreux à souhaiter une surveillance policière accrue.
Enfin, Louise propose une solution poétique aux impatients : écouter L’Amérique pleure, des Cowboys Fringants. « Et au milieu de ce bouchon / Pas de respect pour la mort / Chacun son tour joue du klaxon / Tellement pressé d’aller nulle part. »
Peut-être que la musique adoucira les mœurs, en attendant que la raison reprenne le volant.