Propreté en ville : et si la nature nous apprenait le civisme ?
Éric Bouchard — Après avoir lu les deux excellents textes de Nathalie Collard sur la propreté de Montréal, je suis resté habité par une réflexion. Au-delà du nombre de poubelles ou de la fréquence des collectes, notre rapport à la propreté est-il d'abord une question de culture ?
Dans son plus récent texte, elle raconte son étonnement devant les rues impeccables du Japon. Bien sûr, l'absence de poubelles l'interpelle. Mais elle souligne surtout le profond respect des Japonais envers les espaces publics et le bien commun. Une réflexion qui m'a accompagné jusqu'au parc national de la Gaspésie, où j'ai passé une semaine à faire de la randonnée cet été.
Des journées entières à parcourir les sentiers, à gravir les sommets, à admirer les vallées et, au loin, l'immensité du fleuve Saint-Laurent. J'y ai croisé des centaines de randonneurs. Des familles, des groupes d'amis, des touristes venus des quatre coins du Québec et d'ailleurs. Et un détail m'a frappé dès les premiers kilomètres : il n'y avait aucune poubelle, aucun déchet. Aucun. Pas une bouteille d'eau abandonnée. Pas un emballage de collation. Pas un papier envolé. Comme si chacun avait naturellement accepté de repartir avec ce qu'il avait apporté.
À ce moment-là, je me suis surpris à repenser aux rues de Tokyo. Oui, on peut s'inspirer de la capitale japonaise. Mais n'y a-t-il pas là un exemple bien concret de citoyens capables d'adopter spontanément ce comportement, ici même au Québec ?
Le contraste saisissant entre nature et ville
Quelques jours plus tard, de retour en ville, le contraste m'a sauté aux yeux. Des sacs laissés à côté des poubelles, des emballages qui traînent dans les parcs ou sur les trottoirs. Comment expliquer une telle différence ? Après tout, ce sont souvent les mêmes citoyens qui profitent de nos parcs nationaux pendant leurs vacances et qui habitent nos villes le reste de l'année.
Je ne crois pas que la réponse se résume à la présence ou à l'absence de poubelles. Dans le parc national de la Gaspésie, il n'y en a tout simplement pas. Pourtant, personne ne juge acceptable de laisser une bouteille ou un sac de croustilles au sommet d'une montagne sous prétexte qu'il faudrait autrement les transporter jusqu'au stationnement. Mieux encore, lorsqu'un randonneur aperçoit un déchet abandonné sur le bord d'un sentier, il le ramasse, même s'il ne lui appartient pas. Pourquoi ce geste nous semble-t-il aller de soi en pleine nature... et tellement moins en ville ?
En montagne, nous sommes des invités ; en ville, des usagers
En montagne, nous nous comportons comme des invités. Nous savons que nous traversons un lieu exceptionnel que d'autres découvriront après nous. Nous voulons le préserver, parfois sans même y réfléchir. En ville, nous agissons comme si nous n'étions que des usagers. L'espace public devient celui de quelqu'un d'autre : de la municipalité, des employés qui passeront plus tard, de ceux dont le métier consiste à nettoyer derrière nous.
Comme ancien maire, j'ai longtemps associé la propreté d'une ville à la qualité des services municipaux : la fréquence des collectes, les équipes d'entretien, les équipements disponibles. Cette semaine en Gaspésie m'a amené à élargir cette réflexion. Derrière une ville propre, il y a bien sûr des services efficaces. Mais il y a aussi un profond sentiment d'appartenance envers les lieux que nous partageons.
Le civisme ne s'impose pas, il s'apprend
Aucune politique publique ne remplacera jamais le réflexe individuel : celui de conserver son déchet quelques minutes de plus, de ramasser ce qui s'est envolé ou de laisser un endroit dans le même état, ou en meilleur état, que celui dans lequel nous l'avons trouvé. Cette attitude ne s'impose pas uniquement par des règlements. Elle s'apprend. Elle se transmet. Elle finit par devenir une culture.
Une autre question m'habite depuis mon retour. Et si le meilleur moyen de développer ce sentiment d'appartenance était tout simplement de valoriser nos espaces naturels, d'en augmenter le nombre et d'amener davantage de Québécois à les découvrir en y facilitant l'accès ?
Les parcs nationaux : une école de civisme à ciel ouvert
Notre réseau de parcs nationaux est l'un des plus beaux patrimoines collectifs que nous possédions. On y va pour marcher, décrocher, admirer les paysages. Peut-être y apprend-on aussi, sans même s'en rendre compte, à mieux habiter les lieux que nous partageons. Peut-être la nature représente-t-elle une école du civisme à ciel ouvert.
Le Japon demeure une source d'inspiration pour plusieurs sociétés, et avec raison. Mais mon séjour dans le parc national de la Gaspésie m'a rappelé que nous avons nos propres exemples locaux inspirants. La bonne nouvelle, c'est que cette culture du respect n'est pas à inventer. Il suffit d'apprendre à la rapporter avec nous lorsque nous rentrons dans nos villes. Parce qu'elles aussi méritent qu'on les traite avec soin.