Pluie, science et fierté québécoise: comment on mesure les gouttes qui tombent sur nos têtes
Par Éric Bouchard
Alors que le Québec s’apprête à recevoir des pluies abondantes d’ici mardi, une armée discrète de petits appareils veille sur nos têtes. Depuis 1840, ils mesurent patiemment chaque goutte qui s’abat sur la province. Mais comment fonctionnent-ils? Qui compile ces données? Et surtout, pourquoi cette science méconnue mérite-t-elle notre attention? Plongeons dans le monde fascinant de la pluviométrie, un outil essentiel pour comprendre notre climat et protéger nos milieux aquatiques.
Un réseau de mesure bien de chez nous
En juillet 2025, Environnement Canada comptait 151 stations météorologiques au Québec, dont la grande majorité est équipée de pluviomètres. Dix d’entre elles se trouvent dans un rayon de 50 km autour de Montréal. Les deux plus importantes pour la métropole sont situées à l’aéroport Montréal-Trudeau et au centre-ville, près du réservoir McTavish, en bordure de l’avenue du Docteur-Penfield.
« Presque toutes nos stations sont automatisées, ce sont des capteurs autonomes avec des programmes qui s’exécutent automatiquement », explique Mustapha Mayssan, chef de la surveillance atmosphérique Opérations Est d’Environnement Canada. Les données sont envoyées en temps réel, et l’alimentation électrique provient généralement du réseau public, « sauf dans les endroits très éloignés où on a installé des panneaux solaires », précise-t-il.
Une station météorologique n’a rien de bien spectaculaire. « C’est généralement un enclos de 10 mètres sur 10 mètres, dans un espace bien dégagé, avec des appareils connectés à un ordinateur qui s’occupe de la collecte de données », ajoute l’expert. On peut en voir une, la station McTavish, la plus vieille de Montréal, en bordure de la rue du même nom.
Les pluviomètres montréalais: un outil citoyen
Aux stations fédérales, il faut ajouter 51 pluviomètres installés par la Ville de Montréal, soit 45 sur son territoire et 6 à proximité. Les données y sont envoyées en temps réel par télémétrie. Combinées à des capteurs dans le réseau d’égouts, elles permettent de gérer l’afflux d’eau lors des grandes pluies.
« Ce système optimise en temps réel les débits d’eau acheminés à la station d’épuration, maximisant ainsi la capacité de traitement et réduisant les débordements d’eaux usées dans les milieux aquatiques », explique par courriel Hugo Bourgoin, porte-parole de la Ville de Montréal. Une belle illustration de l’ingéniosité québécoise pour protéger nos lacs et rivières.
La répartition de ces pluviomètres permet de constater les grandes disparités dans les précipitations sur le territoire de la métropole. « Les pluies ne sont pas uniformément réparties lors d’un évènement orageux ou pluvieux, précise M. Bourgoin. Il est possible qu’un secteur reçoive de grandes quantités de pluie qui seront captées par le pluviomètre de ce secteur, alors qu’un autre pluviomètre en aura reçu moins ou pas du tout pendant la même période. »
Des statistiques très précises compilées par la Ville, à la minute, sont disponibles au grand public. La Presse a ainsi pu calculer que le pluviomètre ayant enregistré les précipitations les plus importantes entre 2022 et 2024 est situé sur la 13e Avenue, près du Petit Maghreb: il a reçu 3,9 m en deux ans. À l’extrême ouest de l’île, à Sainte-Anne-de-Bellevue, on n’a enregistré que 2,2 m durant la même période.
La Presse a également dressé un portrait des précipitations importantes, celles de plus de 10 mm en une journée sur la métropole, entre 2007 et 2024. On ne note aucune augmentation significative ces dernières années, mais la journée la plus pluvieuse sur cette période a été celle du 9 août 2024, lorsque la métropole a essuyé les restes de l’ouragan Debby, qui a laissé 154 mm de pluie en une journée.
Une invention du XVIIe siècle toujours d’actualité
Comment fonctionnent exactement ces appareils? Les pluviomètres de la Ville de Montréal et environ la moitié de ceux d’Environnement Canada sont ce qu’on appelle des « pluviomètres à augets ». On les connaît également sous leur acronyme anglais TBRG, pour « Tipping Bucket Rain Gage ». Il s’agit d’un appareil inventé en 1662 en Angleterre, qu’on a perfectionné depuis et qui est le plus utilisé dans le monde par les services de météorologie.
Son principe est très simple: un entonnoir déverse goutte à goutte l’eau de pluie sur un système à bascule comportant deux petits récipients, les « augets ». Quand l’un est plein, il descend, fait basculer le système et se vide. L’autre auget monte, se remplit puis bascule à son tour. L’appareil émet un signal chaque fois qu’il bascule: c’est en comptant ces évènements qu’on obtient une mesure de la pluie tombée.
Au Québec, les pluviomètres à augets généralement utilisés par Environnement Canada et exclusivement par la Ville de Montréal sont conçus pour basculer chaque fois qu’ils recueillent 0,25 mm de pluie. Le modèle le plus utilisé est le TB3, vendu par la compagnie Campbell Scientific.
Environnement Canada utilise également des « pluviomètres à pesée » qui recueillent les précipitations — pluie ou neige — et les convertissent en mesure une ou deux fois par jour plutôt qu’à chaque bascule.
Ces appareils sont sensibles au vent et à la saleté, qui peuvent leur faire perdre leur précision. « Chaque station météorologique est inspectée une fois par année, précise Mustapha Mayssan, d’Environnement Canada. Nos techniciens font des tournées d’inspection annuelles et s’assurent que les données sont calibrées. »
FAQ: Tout ce que vous devez savoir sur la pluviométrie
Pourquoi les pluies ne sont-elles pas uniformes à Montréal?
Les orages et les averses sont très localisés. Un secteur peut recevoir de grandes quantités de pluie tandis qu’un autre, à quelques kilomètres seulement, n’en reçoit presque pas. C’est pourquoi le réseau de pluviomètres est si important pour une gestion précise des eaux.
Comment les données sont-elles utilisées pour protéger l’environnement?
Les données en temps réel permettent d’optimiser le débit d’eau vers les stations d’épuration, réduisant ainsi les débordements d’eaux usées dans les lacs et rivières. Un outil essentiel pour la protection de nos milieux aquatiques.
Les pluviomètres sont-ils fiables?
Oui, mais ils sont sensibles au vent et à la saleté. Environnement Canada inspecte chaque station une fois par an pour calibrer les données et assurer leur précision.