Vingt ans après l'arrestation du parrain de la mafia montréalaise Vito Rizzuto, le 20 janvier 2004, le crime organisé à Montréal n'a jamais retrouvé son équilibre. C'est ce que révèlent d'anciens enquêteurs et experts interrogés par Le Journal de Montréal, qui brossent le portrait d'un milieu interlope encore secoué par la chute de l'empire Rizzuto.
L'extradition aux États-Unis du chef de la famille mafieuse, en août 2006, a créé un vide de pouvoir si profond qu'il se fait ressentir à ce jour. Fini l'époque où une seule figure imposait sa loi aux motards, aux groupes arabes et aux réseaux asiatiques de la métropole. Aujourd'hui, le milieu criminel montréalais évolue en ordre dispersé, une fragmentation qui pose son lot de défis aux forces policières.
Une arrestation qui a tout changé
Nicodemo Milano, ancien enquêteur à la police de Montréal, se souvient encore très bien du 20 janvier 2004. Ce matin-là, lui et son partenaire sont allés cogner à la porte de la somptueuse demeure de Vito Rizzuto. Le parrain était recherché par la justice américaine pour sa participation aux meurtres de trois capitaines de la famille Bonanno, commis en mai 1981 à Brooklyn.
« On a sous-estimé sa capacité de rassemblement, non seulement au sein de sa propre organisation, mais aussi à l'externe. Ils rassemblaient les motards, les Arabes, les Asiatiques, peu importe les organisations », résume l'ex-enquêteur Milano.
Rizzuto a tout tenté pour éviter l'extradition, mais même la Cour suprême du Canada a refusé de l'entendre. Le 17 août 2006, il a été escorté de la prison de Sainte-Anne-des-Plaines pour s'envoler vers New York. En mai 2007, il plaidait coupable à des accusations de gangstérisme et de complot, écopant de 10 ans de détention dans une prison du Colorado.
Un empire « profondément déstabilisé »
Le clan Rizzuto allait être « profondément déstabilisé » par ce départ forcé, note Antonio Nicaso, spécialiste du crime organisé et auteur de plus de soixante ouvrages, dont L'argent ou l'honneur : l'ultime combat de Vito Rizzuto. Depuis sa cellule américaine, le parrain avait les mains liées.
« Le système carcéral américain, il est moins permissif au niveau des visites, au niveau des appels téléphoniques », explique Nicodemo Milano. Impossible, dans ces conditions, de continuer à exercer l'influence hors norme qui faisait de lui le chef incontesté du milieu montréalais.
Ce vide de pouvoir a permis l'émergence d'autres organisations moins bien structurées, qui privilégient le « crime d'opportunité », poursuit M. Milano. Une fragmentation que le milieu interlope paie encore aujourd'hui. Encore à ce jour, le crime organisé montréalais n'est plus « régulé » par « une seule figure » dominante, mentionne Antonio Nicaso.
Le projet Colisée et la sanglante guerre de succession
Rien pour aider la cause du parrain déchu : en novembre 2006, le projet Colisée, la plus grande opération policière antimafia de l'histoire du Canada, a permis l'arrestation de 90 individus liés au clan Rizzuto. L'organisation, déjà affaiblie par la détention de son chef, encaissait un second coup dur.
Quelques années plus tard, la guerre de succession a tourné au bain de sang. Nick Jr, le fils de Vito, a été tué. Son beau-frère, Paolo Renda, a disparu. Son père, Nicolo, a été assassiné. L'empire familial s'effondrait pièce par pièce.
Pour les policiers, comprendre les jeux de coulisses derrière ces affrontements constituait un défi de taille, au-delà de l'analyse des scènes de crime.
« Il faut comprendre aussi pourquoi, c'est quoi les prochains moves, c'est quoi la stratégie qui les amène à faire ces gestes-là », dit l'ex-enquêteur Milano.
Des prétendants au trône sans lendemain
Salvatore Montagna, Raynald Desjardins et Giuseppe Di Maulo sont de ceux qui ont voulu s'imposer au sein de la mafia montréalaise, jusqu'à ce que leur coalition éclate. Une tentative de reprise en main qui s'est soldée par plus de sang versé.
« Quand il y a un vide qui se crée, il y en a d'autres qui essayent de prendre de la place. Des fois, ça ne fait pas nécessairement l'unanimité », souligne Mario Plante, ancien commandant à la section du crime organisé à Montréal.
Vito Rizzuto, lui, est mort de causes naturelles en 2013, après son retour au Canada. Il n'aura jamais revu son empire reconstitué. Le parrain parti, la leçon demeure : dans le crime organisé comme ailleurs, la chute d'un homme fort laisse rarement la place à l'ordre. Elle ouvre la porte au chaos, et Montréal en paie encore le prix.
