Espionnage à l'OTAN : le Canada pris en défaut de sécurité
L'arrestation pour espionnage présumé d'une stagiaire canadienne d'origine chinoise en poste à l'OTAN secoue le Canada et soulève de sérieuses questions sur la rigueur de nos vérifications de sécurité. Cette affaire nébuleuse, qui pourrait avoir des conséquences diplomatiques majeures, met en lumière les failles potentielles de notre système.
Que s'est-il passé exactement ?
La nouvelle est tombée samedi dernier : la veille, les autorités belges ont arrêté une Canadienne d'origine chinoise et ouvert une enquête pour espionnage après un signalement des services de renseignement militaire belges. Une perquisition a eu lieu chez elle, mais aussi sur son lieu de travail : le centre de commandement de l'OTAN à Mons, en Belgique.
La femme est stagiaire au Quartier général stratégique des puissances alliées en Europe (SHAPE) et elle est soupçonnée d'espionnage pour le compte d'un pays tiers et d'appartenance à une organisation criminelle. Le colonel Martin L. O'Donnell, porte-parole du SHAPE, a tenu à rassurer : À l'heure actuelle, rien n'indique que la capacité opérationnelle, les dispositifs de commandement et de contrôle ou les tâches en cours de l'OTAN ou du SHAPE aient été affectés.
Pour l'instant, le gouvernement fédéral limite ses commentaires. Charlotte MacLeod, porte-parole d'Affaires mondiales Canada, a simplement indiqué que les agents sont prêts à fournir des services consulaires et sont en contact avec les autorités locales.
Qui est cette suspecte et pourquoi est-ce embarrassant pour le Canada ?
Bien des gens à Ottawa se posent cette question. Très peu d'informations ont filtré, puisque la procédure est menée en Belgique et qu'aucun fait n'a encore été testé devant les tribunaux. Mais les autorités canadiennes veulent élucider plusieurs points : est-ce que cette personne avait une expérience préalable au sein du gouvernement ? Aurait-elle été à la solde d'un pays tiers avant son arrivée au Canada, avant son embauche comme stagiaire, ou aurait-elle été attirée une fois sur place ?
Et surtout, quelles étaient ses tâches et avait-elle accès à de l'information sensible ? Phil Gurski, ancien analyste stratégique au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), aujourd'hui président de Borealis Threat and Risk Consulting Ltd, explique : Ça ne veut pas dire qu'elle n'avait pas accès à des choses sensibles. Parce que même comme stagiaire, on reçoit un certain niveau de cote de sécurité. Il doute néanmoins qu'elle ait eu accès à des informations top secret, mais il est possible qu'elle ait été exposée à des informations secrètes, comme c'est le cas pour des étudiants qui travaillent dans des agences fédérales l'été.
Stephen Saideman, titulaire de la chaire Paterson en affaires internationales à l'Université Carleton, est catégorique : Si certains s'inquiètent que le Canada soit pris pour cible parce qu'il y aurait eu un espion, rassurez-vous, il ne lui arrivera rien de grave. C'est juste embarrassant. Le Canada doit revoir ses procédures et comprendre pourquoi cette personne n'a pas été arrêtée plus tôt.
Quelles leçons pour le Canada ?
Pour Phil Gurski, il est évident que les agences de sécurité nationale se demandent si des erreurs ont été commises lors de l'arrivée de cette personne au Canada. On tentera de déterminer si les processus ont été respectés, si toutes les analyses ont été faites et si les services de renseignement ont eu de la pression d'autres organismes fédéraux pour autoriser des candidatures à la hâte. Il rappelle : Je sais que pendant les années Trudeau, le gouvernement, spécialement avec les immigrants, on disait : oui il faut prendre le temps pour faire les vérifications de sécurité, mais on a vraiment besoin de ces gens-là, donc prenez pas trop de temps.
L'enjeu chinois est particulièrement important puisque l'espionnage de cette puissance au Canada est documenté depuis des décennies. Gurski met en garde : On est membre d'autres alliances de renseignements dans le monde et si nos alliés pensent que peut-être le Canada représente un maillon faible dans ces alliances, ça se peut qu'ils se disent qu'on ne devrait peut-être pas partager trop de choses, parce qu'on ne peut pas se fier au Canada.
Quel est ce mystérieux « pays tiers » ?
Le parquet belge n'a pas dit quel gouvernement la femme pouvait tenter d'aider. Rapidement, la Chine est venue en tête de bien des observateurs en raison de ses origines, mais aussi de ses activités d'espionnage. Stephen Saideman nuance : L'origine ethnique d'une personne est souvent un indice, mais ce n'est pas nécessairement le cas. Nombreux sont les espions russes arrêtés aux États-Unis ou au Canada qui n'avaient aucun lien ethnique, religieux, linguistique ou familial avec l'Union soviétique ou la Russie. La Chine espionne activement les États-Unis, l'OTAN et le Canada, donc il ne serait pas surprenant qu'elle tente d'utiliser des gens avec cette expérience.
L'ambassade de Chine au Canada n'a pas répondu aux demandes de commentaires.
Pourquoi l'espionnage au SHAPE, en Belgique ?
Le SHAPE n'est pas un endroit anodin. On y retrouve des officiers militaires des 32 pays membres de l'OTAN qui font partie de la chaîne de commandement, du terrain aux plus hautes instances de l'alliance à Bruxelles. Les opérations pour les missions en Afghanistan, en Libye, en Bosnie ou au Kosovo étaient traitées là-bas. Présentement, en raison de la guerre en Ukraine, l'OTAN a des militaires en Lettonie, et les plans de cette mission passent par Mons. Les Russes aimeraient bien savoir ce qui se trame là.
Cette affaire nous rappelle que la sécurité nationale n'est pas une question de bureaucratie, mais de vigilance constante. Le Canada doit tirer les leçons de cet incident pour éviter de devenir le maillon faible de ses alliances.