États-Uniens ou Américains? Reprendre le pouvoir sur les mots
Chaque fois que je parle de nos voisins du Sud, je dis « États-Uniens ». Je le fais à la radio, à la télévision, et ce, depuis le siècle dernier. Ce n'est pas une coquetterie ni une réaction au président qui s'amuse à rebaptiser tout ce qui bouge. C'est une question de mémoire, d'identité et de souveraineté.
Depuis la première élection de Donald Trump en 2016, mes choix de mots suscitent des réactions, positives comme négatives. Mon collègue Patrick Lagacé vit la même chose à son émission, mais dans l'autre sens : lui se fait enguirlander quand il dit « Américains ». Et il y a toujours quelqu'un pour trouver que ça « sonne bizarre », un peu comme autrice ou mairesse. Pourtant, l'oreille finit toujours par s'y faire.
Pourquoi le mot « États-Uniens » est un acte politique
C'est l'anthropologue et écrivain Serge Bouchard qui m'a ouvert les yeux sur le pouvoir des noms de lieux. Il utilisait le gentilé « États-Uniens » pour rappeler que d'autres, dont les Canadiens français, avaient exploré et habité l'Amérique bien avant que les frontières actuelles soient tracées.
Dans sa série radiophonique et ses livres De remarquables oubliés, écrits avec Marie-Christine Lévesque, il racontait l'histoire de ces hommes et femmes incroyables qui parcouraient l'Amérique, alors « partagée » entre les Yankees, les Espagnols et les Français, sans égard pour les peuples autochtones qui l'habitaient déjà. Ils exploraient, nommaient, laissaient des traces partout.
Du XVIIe au XIXe siècle, coureurs des bois, commerçants et explorateurs ont sillonné le continent, de la baie d'Hudson à la Louisiane, du Mississippi à l'Oregon. Pensons à Jolliet, d'Iberville, de La Vérendrye ou à Toussaint Charbonneau, qui accompagnait l'expédition Lewis et Clark vers le Pacifique de 1804 à 1806.
Des traces françaises partout aux États-Unis
Le paysage états-unien est encore riche de nos traces. Platte, Boisé, Willamette, Grand Teton, Malad, Fremont, Dubuque, Lafayette. De l'Idaho au Wyoming en passant par la Californie, les lieux portent la mémoire de ces Canadiens français qui faisaient de l'Amérique leur terrain de jeu.
En Nouvelle-Angleterre, des centaines de milliers de Canadiens ont alimenté les usines textiles au tournant du XXe siècle, modifiant la trame urbaine de villes du Maine, du Massachusetts et du New Hampshire. Lors d'une promenade à Flagstaff, en Arizona, on croise la rue Leroux, un motel Dubeau. Nos ancêtres ont été partout.
Ceci explique peut-être ce sentiment de familiarité, d'aisance, de « chez nous » que la plupart des Québécois ressentent aux États-Unis, à New York comme dans le désert. En France, même si nous partageons une langue, cette proximité n'existe pas. Partager un territoire, un mode de vie, c'est une expérience physique, viscérale, qui nous relie à l'Amérique dans son intégralité. Nous le ressentons dans nos tripes, dans nos pieds, dans notre expérience.
Nommer le continent, c'est écrire l'histoire
Appeler UN SEUL PAYS « Amérique », c'est bien mal nommer les choses. C'est oublier tout un pan de notre histoire. C'est laisser aux États-Uniens le privilège d'écrire une version unilatérale du récit.
Isabelle Picard écrivait ici jeudi dernier que « renommer un endroit, ce n'est jamais anodin ». Elle a raison. Et ça vaut dans les deux sens. Nous gagnons tous à accueillir les toponymes autochtones ou français qui ont laissé des marques sur tout ce continent.
L'histoire est un processus vivant, pas une vignette figée. Elle raconte des combats, des défaites, des espoirs, les lieux. Et parfois, les caprices d'un président narcissique et obsédé.
De notre part, appeler nos voisins du Sud des « Américains », c'est un peu renier notre identité. Peut-être souffririons-nous moins d'aliénation culturelle si on prenait conscience de notre valeur : nous sommes, géographiquement et culturellement, de la même étoffe. En disant « États-Unis » au lieu d'« Amérique », le nom du continent protège une identité partagée, rend possible un dialogue et crée des liens, au-delà de la présidence actuelle.
C'est une affirmation de souveraineté, un geste de nation à nation, et non pas un rapport de vassalité, un écrasement. Trump en est parfaitement conscient, lui qui confisque le vocable America avec morgue et hostilité.
Nous sommes américains par les pieds
Le cinéaste Pierre Falardeau, voulant souligner l'aliénation politique et culturelle de son Elvis Gratton, a écrit sa célèbre tirade de « l'Amaricain-Français-Québécois ». Il y avait pourtant, dans ces mots outrancièrement colonisés d'Elvis, quelque chose de vrai. Nous sommes américains, pas pour le pire ou le clinquant. Mais pour le meilleur : l'audace, le territoire, la liberté. Nous sommes américains par les pieds.
Je ne suis pas puriste. Je ne ferai pas de crise du bacon si vous utilisez le mot « Américains » pour parler des voisins. Je l'utilise à l'occasion. Mais je revendique la garde partagée du continent. Et ça passe aussi par les mots.
Questions fréquentes sur l'usage de « États-Uniens »
Pourquoi certains Québécois disent « États-Uniens » plutôt qu'« Américains »?
Parce que « Amérique » désigne le continent entier, pas seulement les États-Unis. Utiliser « États-Uniens » rappelle que les Canadiens français et les peuples autochtones ont aussi façonné l'histoire et le territoire de l'Amérique du Nord.
Est-ce que « États-Uniens » est un terme accepté en français?
Oui, c'est un gentilé reconnu, bien que moins courant que « Américain ». Il est utilisé par des auteurs, des anthropologues et des journalistes pour des raisons de précision géographique et de mémoire historique.
Quel est le lien entre ce débat linguistique et l'identité québécoise?
Le choix des mots reflète notre rapport au continent. Nommer les choses avec justesse, c'est affirmer notre présence et notre histoire, et refuser que d'autres écrivent le récit à notre place.