Cuba dans le viseur de Washington : l’armée et ses tentacules économiques ciblés par de nouvelles sanctions américaines
Par Éric Bouchard | Quebec tribune
Les États-Unis viennent de resserrer l’étau sur Cuba en annonçant, jeudi, de nouvelles sanctions contre des entités militaires et des hauts responsables de la défense. L’objectif affiché de l’administration Trump : créer des fissures au sein du gouvernement communiste et forcer des réformes. Mais cette escalade, qui s’inscrit dans une série de mesures punitives amorcées en janvier, soulève des questions sur son efficacité réelle et ses conséquences pour la population cubaine, déjà asphyxiée par une crise économique sans précédent.
Gaesa, le bras économique de l’armée cubaine, dans la ligne de mire
Au cœur de cette offensive américaine se trouve le conglomérat Gaesa, véritable empire économique contrôlé par les militaires. Fondé en 1995 par Raul Castro, en pleine « Période spéciale » – cette période de disette extrême provoquée par l’effondrement du bloc soviétique –, Gaesa avait pour mission première d’assurer des revenus aux Forces armées révolutionnaires et d’attirer des devises étrangères pour soutenir l’économie cubaine, tout en contournant l’embargo américain en vigueur depuis 1962.
Les experts estiment que ce conglomérat contrôle entre 40 et 70 % de l’économie de l’île, avec des actifs atteignant jusqu’à 18 milliards de dollars américains. Ses tentacules s’étendent du tourisme à la finance, en passant par la logistique, le commerce de détail et les services portuaires. Gaesa gère notamment le port commercial de Mariel, le plus important du pays, des chaînes de supermarchés en dollars, des stations-service et des institutions financières, via sa filiale Cimex, chargée de générer et de contrôler les devises étrangères. Le groupe possède également l’entreprise touristique Gaviota, qui exploite des dizaines d’hôtels, souvent en coentreprise avec des chaînes internationales, ainsi que des marinas, restaurants, taxis et services de location de voitures – autant de sources cruciales de devises pour le régime.
Fait notable : le siège social de Gaesa, situé dans un immeuble du centre historique de La Havane, ne porte aucune enseigne ni signalisation visible. Un symbole de la discrétion qui entoure ce géant économique.
Des sanctions qui pourraient se retourner contre Washington ?
Le conglomérat a été sanctionné par l’administration Trump en mai, en même temps que sa directrice générale, Ania Guillermina Lastres. Mais certains observateurs mettent en garde contre les effets pervers de cette approche. Un ancien agent de la CIA, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat auprès de l’AFP, estime que Gaesa est l’une des rares institutions au sein du gouvernement cubain à avoir intérêt à abandonner le modèle économique communiste. S’attaquer à ce groupe pourrait donc, paradoxalement, freiner les réformes internes.
Le réseau d’approvisionnement de Gaesa dans le collimateur
Les dernières sanctions visent également des filiales clés de Gaesa. Tecnoimport, décrite par le département d’État comme une entreprise important des produits techniques, y compris du matériel militaire, pour le ministère des Forces armées révolutionnaires (Minfar), est dans la ligne de mire. Une autre filiale, Tecnotex, est accusée d’avoir participé à la modernisation de la flotte d’hélicoptères de fabrication russe de Cuba et d’avoir, par le passé, coopéré avec la Corée du Nord.
Les hauts gradés de l’armée cubaine ciblés
Washington ne s’arrête pas aux entreprises. Les sanctions touchent aussi les plus hauts gradés du commandement militaire cubain. Parmi les personnes visées figurent le ministre de la Défense, Alvaro Lopez Miera, et le chef d’état-major général, Roberto Legra Sotolongo, également premier vice-ministre de la Défense. Tous deux avaient déjà été sanctionnés par le département du Trésor américain après les manifestations antigouvernementales de 2021 à Cuba.
La liste inclut également Jose Antonio Remon Rodriguez, chef de la direction des relations extérieures du Minfar, et Oscar Enrique Biosca Gallego, superviseur des affaires économiques au sein du ministère. Les attachés militaires cubains à Moscou et à Pékin sont aussi dans le viseur, accusés d’être impliqués dans des activités d’approvisionnement militaire et de coopération en matière de défense avec la Russie et la Chine. Ces mesures reflètent l’inquiétude croissante des États-Unis face au rapprochement militaire entre La Havane, Moscou et Pékin.
La base industrielle militaire de Cuba sous pression
Enfin, les sanctions ciblent des entités directement impliquées dans la production, la maintenance et la modernisation du matériel militaire. L’Union de l’industrie militaire (UIM), responsable de la fabrication et de la réparation des armes et équipements des Forces armées révolutionnaires, est accusée d’avoir collaboré avec des entités russes de défense pour moderniser des systèmes d’armes datant de l’ère soviétique. La Empresa Militar Industrial Yuri Gagarin, qui contribue à la maintenance de la flotte d’avions militaires de fabrication russe, et l’entreprise Duna S.A., une société d’importation accusée d’avoir acheminé des équipements militaires en provenance de Russie et de Chine, sont également visées.
FAQ : Ce qu’il faut retenir
Quel est l’objectif des nouvelles sanctions américaines contre Cuba ?
L’administration Trump veut créer des divisions au sein du gouvernement communiste cubain et faire pression pour obtenir des réformes politiques et économiques, en ciblant les entités militaires et leurs réseaux financiers.
Pourquoi Gaesa est-il une cible prioritaire ?
Gaesa contrôle entre 40 et 70 % de l’économie cubaine et génère des devises étrangères cruciales pour le régime, notamment via le tourisme, le commerce et les services portuaires. Le frapper vise à asphyxier financièrement l’appareil militaire.
Ces sanctions risquent-elles d’être contre-productives ?
Certains experts, dont un ancien agent de la CIA, estiment que Gaesa est l’une des rares institutions cubaines à avoir intérêt à des réformes économiques. S’y attaquer pourrait donc freiner les changements internes.
Quels sont les liens entre Cuba, la Russie et la Chine dans ce dossier ?
Les sanctions ciblent les attachés militaires cubains à Moscou et à Pékin, accusés de faciliter l’approvisionnement militaire et la coopération en matière de défense, ce qui inquiète Washington.
Un dossier qui nous concerne
Pour nous, Québécois, ce bras de fer entre Washington et La Havane n’est pas qu’une affaire lointaine. Il rappelle l’importance de défendre la souveraineté des petits États face aux pressions des grandes puissances. Et il soulève une question fondamentale : jusqu’où les sanctions économiques, qui frappent d’abord les populations civiles, sont-elles un outil légitime de politique étrangère ? Une réflexion qui devrait nous interpeller, nous qui valorisons la solidarité internationale et le respect des droits humains.