Vote stratégique: ce que les chiffres disent vraiment
À quelques jours du scrutin du 5 octobre, les appels au vote stratégique fusent de toutes parts. Mais qu'est-ce que ça change concrètement dans les urnes? On a posé la question à Jean-François Daoust, professeur agrégé à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke, qui a étudié le phénomène sous toutes ses coutures.
C'est quoi, au juste, un vote stratégique?
Selon le professeur Daoust, un vote stratégique doit remplir trois conditions. D'abord, ce n'est pas un vote pour l'option qu'on préfère vraiment. Ensuite, c'est un vote pour un deuxième ou un troisième choix. Et surtout, c'est un vote qui n'est pas sincère, dans le but de bloquer une pire option.
«Je peux voter pour un deuxième ou troisième choix parce que j'aime la candidature locale ou parce que j'aime une promesse précise. Mais si je le fais pour bloquer une pire option, là, je réponds aux trois conditions pour qu'un vote soit considéré stratégique», explique-t-il.
Combien de Québécois votent stratégique?
Les données sont claires: au Québec, entre 5 et 8% des électeurs votent stratégiquement lors d'une élection. C'est ce que révèlent deux études publiées par M. Daoust dans le contexte québécois. Ces votes «avantagent les grands partis et désavantagent les petits», précise-t-il.
La multiplication des partis change-t-elle la donne?
Plus il y a de partis compétitifs, moins il y a de vote stratégique. C'est la logique derrière l'analyse du professeur. Quand Québec solidaire ou le Parti conservateur du Québec faisaient 5%, 8% ou 10%, leurs électeurs pouvaient se dire que leur vote était perdu. Mais dès qu'une candidature locale semble avoir une chance de l'emporter, la question du vote stratégique ne se pose plus.
«Dès que je pense que ma candidature locale a une chance de l'emporter, la question du vote stratégique ne se pose plus», résume M. Daoust.
Le vote stratégique rend-il les gens insatisfaits de la démocratie?
Pas nécessairement, répond le chercheur. «Il n'existe pas de raisons fortes de croire que les gens soient plus insatisfaits» s'ils votent stratégique. Au contraire, une étude menée en Allemagne par Shane Singh, de l'Université de Géorgie, suggère même que les électeurs stratégiques sont plus satisfaits, parce qu'ils «ne sont pas pris à penser que leur vote est perdu».
M. Daoust nuance toutefois: il faut être prudent avant de transposer ces résultats allemands dans le contexte québécois.
Le scrutin proportionnel règle-t-il le problème?
C'est là que ça se complique. Beaucoup de monde au Québec pense qu'un système électoral plus proportionnel réduirait le vote stratégique. C'est faux, affirme le professeur. En proportionnelle mixte, «il y en a autant, sinon plus».
Prenons l'exemple de l'Écosse. Les électeurs votent une première fois pour un candidat dans leur circonscription, comme chez nous. Puis ils votent une deuxième fois pour une liste régionale de partis. Ce deuxième vote sert à améliorer la proportionnalité au Parlement.
Résultat: les électeurs ont «les mêmes incitatifs» à voter stratégiquement pour leur circonscription, mais en plus, le vote de liste ajoute de nouvelles incitations. Un parti peut avoir besoin d'un certain pourcentage pour être reconnu et siéger.
«Il y a plein de bonnes raisons d'adopter un scrutin proportionnel mixte, conclut M. Daoust. Mais le fait de diminuer le vote stratégique, c'est complètement faux.»
Alors, quand on vous dira que le vote stratégique est un mal nécessaire ou une trahison de ses idées, rappelez-vous: c'est un phénomène bien documenté, qui touche une minorité d'électeurs, et qui ne disparaîtra pas avec un changement de mode de scrutin.