Séries CH: Momentum, culture québécoise et leçon de sébaste
Nos chroniqueurs Yves Boisvert et Mathias Brunet poursuivent leur dialogue sur les séries éliminatoires, mêlant réflexions sportives, écologie et fierté identitaire. Un échange où le hockey se fracasse contre la réalité de notre culture.
Le chaos des séries et le mythe du Centre Bell
YVES BOISVERT : Parlons d'autre chose, Mathias, tout ceci est incompréhensible. On passe d'un extrême à l'autre, c'est l'époque qui veut ça, j'imagine. L'autre jour, sur la bande à Buffalo, il y avait côte à côte une annonce de poulet frit et une annonce d'Ozempic. C'est une séquence logique : tu crinques les calories, tu réduis les calories, haut, bas, haut, bas. Les choses s'égalisent à la fin.
Nous voici au match numéro 7 d'une série où chaque équipe se fait donner une volée à tour de rôle. Tu regardes un match, tu es certain de savoir où s'en va la série. Le match suivant, tu vois que tu as tout faux. Le Club pensait avoir déstabilisé les deux gardiens de Buffalo. On les a sortis tour à tour ! On pensait même que l'entraîneur de Dobeš avait trouvé la clé de sa psyché, et l'avait rendu invulnérable en lui permettant de rester dans son filet au cinquième match. Il en était sorti gagnant et grandi ! Et là, samedi, bang, bang, bang, il s'en fait compter une demi-douzaine et c'est à son tour de rentrer au banc comme un paria.
Contre Tampa, la série a été sur le courant continu, stridente, un suspense incessant, toujours hyperserré. Mais là, non, parle-moi d'autre chose, svp.
MATHIAS BRUNET : Tu ne veux pas en parler, Yves, mais il faut aller là où ça fait mal. Je te trouve extrêmement naïf en matière de hockey, toi pourtant d'une lucidité féroce dans ton champ d'expertise. Qui t'a fait croire que les Sabres étaient enterrés après le cinquième match ? C'est la même chose chaque année. Il ne faut jamais vendre la peau du bison avant de l'avoir tué. J'ai appris à ne pas oser la moindre prédiction même après la plus affreuse des défaites. C'est ça les séries, Yves, il y a le momentum dans la série, le momentum dans la game, le momentum dans la période, et le momentum dans le momentum.
L'autre affaire avec laquelle il faut arrêter de nous casser les oreilles, c'est le fameux prétendu « avantage » de la foule au Centre Bell. C'est de la grosse bouillie pour les minets. On en fait de gros reportages, c'est cute quand les joueurs font leur entrée sur la glace, ça renforce peut-être le sentiment d'appartenance au club local et la fierté d'être Montréalais, et Québécois, pendant les hymnes nationaux, mais une fois le puck tombé, c'est fini. D'ailleurs, le Canadien a perdu quatre de ses six matchs à la maison et gagné cinq de ses sept matchs à l'extérieur. Une foule exubérante, ça peut aussi rendre un jeune club nerveux. Mais tu paries qu'on va nous sortir les mêmes sornettes l'an prochain ?
Échappée gaspésienne et vulnérabilité
YVES BOISVERT : Ah, tu es beau à voir au sommet de la Montagne de la sagesse, imperturbable, amusé devant la foule des partisans s'excitant ou désespérant selon les résultats. Qui m'a fait croire que c'était dans la poche ? Sérieux ? Pas plus tard que vendredi, tu étais en train de faire des plans pour une série contre Colorado. Et là, tu te la joues « restons calmes, bonnes gens » ? C'est un peu gros, Mathias, ça frise même la grossièreté.
Je préfère te dire que si ce match était horrible, ma soirée a été exquise. Figure-toi que j'ai été invité à souper par Paule et ses amis gaspésiens. Elle fait une bouillabaisse d'anthologie. De chez elle, t'as juste à t'étirer le bras pour attraper un homard ou une moule. Mais ce que tu fais avec ensuite, ça dépend de ton talent.
J'ai rencontré Hervé, le fils du chef de gare, quand il y avait une gare et que tout arrivait par le train, les nouvelles, les matériaux, la farine. Hervé, après sa carrière de trompettiste dans un lupanar, a vécu longtemps à Québec où il était ami de plusieurs joueurs des Nordiques. Vrai comme je te parle. Et devine qui habite dans le coin, fier Gaspésien ? Louis Sleigher, ancien joueur robuste des Nordiques. Un dur sur la glace, mais un doux dans le civil. Paraît que dans le village, il veut toujours aider tout le monde. Mets ça dans ta pipe, prends-en une poffe et dis-nous comment on va s'en sortir, au lieu de faire le smatte.
MATHIAS BRUNET : La Gaspésie, chanceux ! J'y suis allé à 11 ans, dans un voyage scolaire. Je me rappelle encore avoir été happé par cette odeur unique en sortant de l'autobus. Le rocher Percé, j'avais l'impression d'être au cœur du Colisée à Rome tellement c'était mythique. Pas de danger d'être invité par mon « ami » Yves à y manger du homard, je suis juste assez bon pour dormir sur un sofa miteux chez lui à Washington.
Louis Sleigher, évidemment je connais. Un doux dans un corps de dur, oui, je suis bien placé pour le savoir. Je l'avais interviewé dans le cadre de notre série documentaire sur la rivalité Canadien-Nordiques. Louis avait pleuré en se remémorant son terrifiant coup de poing à Jean Hamel le soir du Vendredi saint. J'aime quand mes interviewés pleurent. Ils s'en excusent toujours, alors que j'ai plutôt envie de les remercier. C'est l'émotion à son paroxysme et ça signifie qu'on est parvenu à toucher les cordes sensibles. Ça me rappelle qu'il m'avait invité dans son coin de pays, lui.
Cinéma québécois et écologie: miroirs de notre société
MATHIAS BRUNET : Tu veux changer de sujet ? D'accord, je vais te parler de la magnifique série Vitrerie Joyal, visionnée sitôt le match terminé. Je ne suis pas groupie de grand monde, mais je pourrais payer pour le maillot de Martin Matte. Vitrerie Joyal me rappelle un peu deux autres bijoux, Gaz Bar Blues de Louis Bélanger et C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée. Un lien unit ces trois œuvres. Un père du siècle dernier se fait bousculer dans ses convictions par un monde qui évolue très vite, et dans les trois cas, le changement est incarné par ses fils.
Si je puis me permettre un parallèle avec le hockey, ces trois papas ont vécu les années de gloire du Canadien dans les années 1970, et si leur monde évolue à une vitesse folle, leur équipe de hockey, elle, n'aura pas suivi la même courbe de progression. L'internet a changé le monde, on ne conduit plus son char avec une bouteille de bière entre les cuisses, on ne fume plus dans les avions, il y a une plus grande ouverture envers les minorités, même si ça n'est pas parfait, mais le CH court toujours après sa 25e Coupe.
YVES BOISVERT : Nous voici réconciliés si tu veux parler de Gaz Bar Blues et de C.R.A.Z.Y., que je tiens pour deux des plus beaux films québécois de tous les temps. Ils n'ont pas pris une ride. Tu t'en tires habilement, j'en conviens, mais j'attends encore que tu nous communiques un minimum de vision stratégique.
J'attends de ta part plus de vision que Pêches et Océans. Tu te souviens qu'ils ont imposé un moratoire sur la pêche à la morue en 1993, après des années de surpêche. Ils ont ensuite ouvert les vannes à la pêche à la crevette. Et là, les stocks de crevettes ont chuté dramatiquement. Certains accusent le sébaste, poisson rouge aux yeux globuleux qui semble souffrir d'exophtalmie et qui rappelle vaguement le regard sidéré de Kash Patel. Car oui, ce petit poisson bouffe de la crevette. Mais est-ce vraiment le coupable ? Permets-moi d'en douter. Quoi qu'il en soit, on s'est mis à commercialiser le sébaste, et on vous en sert maintenant un peu partout dans le coin. C'est très bon, soit dit en passant. Mais être un sébaste, je me ferais discret au fond de l'eau, je crains qu'il ne mange une volée lui aussi.
MATHIAS BRUNET : Je m'en voudrais de passer sous silence ton persiflage. Moi, préparer une série contre le Colorado ? Alors que les Hurricanes de la Caroline me terrifient ? Il y a erreur sur la personne. Tu parles à tant de gens ! T'es sûr que c'était pas Lagacé ?
Tu veux un plan ? Buffalo était prêt à crucifier ses vedettes, vendredi. Ils avaient le dos au mur. Ils ont répondu. À l'inverse, Suzuki a été très peu visible samedi. Slafkovský, affreux. Et Caufield, il est où, Caufield ? On le cherche encore. Hutson ne peut pas tout faire seul. Alors, le plan, ce n'est pas très compliqué. C'est l'examen final lundi, et il compte pour 60 % de la session. Nos p'tits gars nous diront ce qu'ils ont dans le ventre à Buffalo. S'ils s'effacent à nouveau, c'est qu'ils n'étaient pas encore prêts.
