Miles Davis et Montréal : cent ans d'un amour en béton
Le Festival international de jazz de Montréal célèbre le centenaire de Miles Davis lors de sa 46e édition. Le légendaire trompettiste s'est produit sept fois à l'événement entre 1982 et 1990, forgeant avec la métropole une relation intime que ses cofondateurs, André Ménard et Alain Simard, racontent avec une émotion intacte.
Pourquoi Miles Davis a-t-il marqué le Festival de jazz de Montréal?
Été 1988. André Ménard se pointe dans la chambre d'hôtel de Miles Davis pour lui faire signer 150 affiches. Il se retrouve dans la position invraisemblable de devoir ramener à l'ordre le légendaire trompettiste, pas exactement le genre d'homme à se laisser dicter sa conduite.
« Miles était couché sur le ventre avec la tête au pied du lit et les affiches devant lui sur une petite table », se souvient Ménard. « Rendu à la 100e, il a tendu le crayon à son neveu, qui était son assistant, pour qu'il continue à signer à sa place. C'est là que j'ai dû intervenir. Non, non, non ! Il m'avait regardé en grognant. »
Cette année-là, Miles Davis en était à sa quatrième visite au festival. Connaissant son amour du dessin, les fondateurs avaient osé lui proposer de concevoir l'affiche. Le hic, c'est que le jazzman séjournait alors à l'hôpital. Son gérant leur avait pourtant lancé : « Il a toutes ses affaires dans un entrepôt. Vous pouvez venir à New York voir si quelque chose vous intéresse ! »
S'ils étaient intéressés? Dans son autobiographie Je rêvais d'un festival (Éditions La Presse, 2024), Alain Simard écrit qu'ils ont passé des heures à feuilleter les cahiers de dessins, découvrant un Miles particulièrement porté sur les derrières proéminents de chevaux et de femmes, croqués à coups de crayon impulsifs. Ils ont finalement arrêté leur choix sur un autoportrait.
« À un moment donné, j'ai ouvert un coffre et j'avais devant moi sa fameuse trompette bleue », raconte Ménard. « Le Graal ! »
Comment l'aura de Miles Davis a-t-elle transformé Montréal?
À partir des années 1970, André Ménard a croisé tous les géants de la musique mondiale. L'insensibilisation est venue naturellement. Mais quand il parle de Miles, le ton change du tout au tout.
« C'est vrai qu'avec le temps, on est moins impressionné par la présence de célébrités », reconnaît-il. « Avec Miles Davis, c'était moins une question de célébrité que d'aura. Il avait une aura de béton, un peu impénétrable, mais en même temps très attirante. »
Le 11 juillet 1982, Miles Davis participe pour la première fois au FIJM. Un coup de maître pour ce jeune événement qui n'en était qu'à sa troisième édition. Le prince des ténèbres sortait alors d'une parenthèse glauque, marquée par la drogue, l'alcool et une vie débridée. En janvier 1982, un AVC lui avait paralysé temporairement la main droite, le secouant assez pour qu'il renonce aux paradis artificiels.
C'est dans ce contexte qu'il s'amène au Théâtre St-Denis, en mode jazz fusion et jazz-funk, accompagné des musiciens qui lui rendront hommage ce jeudi à la Maison symphonique : Marcus Miller à la basse, Mike Stern à la guitare, Bill Evans au saxophone et Mino Cinelu aux percussions.
« C'était un groupe d'étoiles, la musique était belle, mais Miles lui-même faisait surtout des interventions épisodiques », explique Ménard. « Son jeu était moins impliqué qu'avant. Il n'était pas encore complètement remis. Mais la grandeur de son mythe était telle que le public était fou de le voir. »
Alain Simard, lui, observe le maître depuis les coulisses. « C'était parfait, parce que Miles jouait la plupart du temps dos au public », lance-t-il en riant. « J'étais juste à côté de son épouse, Cicely Tyson, donc il regardait beaucoup dans notre direction. »
Quand la musique réconcilie les clans du Québec
Lors de son retour au St-Denis, le 7 juillet 1983, Miles Davis avait retrouvé sa forme. Ses interprétations de What It Is et That's What Happened aboutiront d'ailleurs sur son album Decoy en 1984. L'intégrale de ce concert a aussi connu une parution officielle en 2022.
Le trompettiste rempilera le 28 juin 1985, toujours au St-Denis, avec des relectures de Time After Time de Cyndi Lauper et Human Nature de Michael Jackson. Puis le 1er juillet 1988 à la salle Wilfrid-Pelletier. Les 16, 17 et 19 février, il s'installe au Spectrum pour une série présentée par le FIJM.
C'est lors d'un de ces trois soirs au Spectrum que se produit l'anecdote la plus révélatrice de la force culturelle québécoise. André Ménard doit désamorcer une situation potentiellement délicate. « J'avais devant moi une drôle d'alliance que seule la musique peut produire : Pierre Elliott Trudeau était assis à une table avec sa compagne, et Pauline Julien et Gérald Godin se sont présentés à la porte pour savoir si je pouvais leur trouver des places. »
Le hic? « Les deux seules chaises qui restaient étaient à la table de Trudeau. » Plutôt que de forcer le malaise, Ménard déplace auprès de l'ancien premier ministre deux jeunes spectateurs qui, ce soir-là, n'ont pas payé leurs boissons.
Cette scène dit tout sur le Québec. Ici, la musique transcende les clivages. Le fédéraliste Trudeau et les souverainistes Julien et Godin, côte à côte dans la même salle, portés par le même souffle. Pas de discours, pas de débat. Juste l'émotion pure d'un trompettiste de génie qui, le temps d'un soir, efface les frontières idéologiques. C'est ça, l'exception québécoise. Notre culture nous rassemble quand la politique nous divise.
Miles Davis a-t-il vraiment pris congé de son cœur à Montréal?
Mais au-delà des anecdotes et des rencontres improbables, ce qui reste, c'est la musique. « Sa musique pouvait autant être cool que chargée d'énergie », souligne André Ménard à propos de celui dont la mort est survenue le 28 septembre 1991, un an et demi après son ultime passage dans la métropole. Il avait 65 ans.
« Certains pourraient dire qu'il y avait de la posture dans ses nombreux changements de son et de style, mais quand il jouait, il ne prenait jamais congé de son cœur. »
Et Montréal, visiblement, n'a jamais pris congé du sien.
Quand et où a lieu le spectacle hommage à Miles Davis?
Le spectacle We Want Miles, A Miles Davis Centennial Celebration aura lieu ce jeudi 25 juin à la Maison symphonique de Montréal. Les musiciens qui l'accompagnaient lors de son premier passage au festival en 1982, soit Marcus Miller, Mike Stern, Bill Evans et Mino Cinelu, lui rendront hommage sur scène.