Le système d'intervention sociale au Québec est en crise profonde. Face à la hausse alarmante de l'itinérance et de la détresse chez les jeunes, particulièrement à Montréal-Nord, le modèle actuel de gestion de crise montre ses limites. Il est plus que temps de dépasser la relation d'aide bureaucratique pour instaurer une véritable relation d'être, fondée sur le lien social durable et la dignité des personnes.
Détresse jeunesse : passer de la relation d'aide à l'être
Photo : La Presse.ca
Pourquoi l'intervention sociale s'essouffle-t-elle au Québec?
Les récents évènements qui ont secoué Montréal-Nord mettent en lumière une fracture institutionnelle majeure. Sur le terrain, le retour des partenaires est unanime : l'indignation seule ne suffira pas. Ces agissements haineux exigent une enquête transparente et indépendante, mais surtout, on doit s'attaquer aux enjeux systémiques. Les récentes publications ont mis le doigt sur un problème criant : la prise en charge des jeunes au Québec craque de partout.
Des révélations sur les coupes budgétaires du projet Agir en amont jusqu'aux enquêtes sur Agora Déclic, le constat est implacable. Nos modèles d'intervention sociale s'essoufflent sous le poids de la bureaucratie. Les discours de droite, à la Poilievre, qui prônent plus de répression et moins d'État, ne règlent rien. Ils ne font qu'envenimer une situation déjà volatile. Face à cette urgence, je refuse de me résigner à notre réflexe collectif binaire, qui balance constamment entre le contrôle policier et la réponse humanitaire d'urgence.
Comment la précarité transforme-t-elle la sécurité urbaine?
La crise des surdoses n'est plus une abstraction. Le Québec enregistre désormais plus de 500 morts par année liés à une suspicion de surdose d'opioïdes. En même temps, la précarité change radicalement de visage. Le dernier Rapport du dénombrement de l'itinérance au Québec montre une hausse de 44 % de l'itinérance visible en cinq ans.
Dans ces angles morts, les jeunes de moins de 25 ans se retrouvent en première ligne. Environ le tiers des jeunes pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) vivront au moins un épisode d'itinérance avant l'âge de 21 ans.
Cette mutation des vulnérabilités bouscule aussi la sécurité urbaine. Nous sommes passés d'une criminalité structurée, portée par des gangs aux codes identifiables, à une dynamique beaucoup plus diffuse. Les bilans annuels du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et du ministère de la Sécurité publique confirment ce glissement vers une criminalité d'opportunité.
Le SPVM rapporte ainsi une baisse majeure des crimes par arme à feu grâce à des interventions ciblées, mais la nature de la violence sociale s'est transformée. On observe une hausse des conflits interpersonnels et des tensions dans l'espace public. Plus inquiétant encore, des enfants d'à peine 12 ans basculent dans des délits graves. Les adolescents se retrouvent impliqués dans des actes de proxénétisme, non par allégeance à un clan, mais par détresse économique immédiate, par mimétisme et par effet d'entraînement sur les réseaux sociaux. La violence s'est fragmentée.
Comme nous pouvons le constater, la police n'est pas outillée pour bâtir une sécurité urbaine inclusive, et elle a besoin de partager l'expertise avec les acteurs locaux. Les réparations nécessaires à ce nouveau malaise passent d'abord par une transformation structurelle véritable. La parole des personnes racisées doit être protégée, avec la création de canaux directs entre le communautaire et les dirigeants policiers, loin des seuls moments de tension.
Qu'est-ce que la relation d'être face à la détresse jeunesse?
Le problème, c'est qu'en réduisant l'intervention sociale à une simple gestion de crise ou au maintien de l'ordre, on passe à côté de l'essentiel. On gère des flux. On empile des statistiques. On évalue les risques. Mais on oublie les visages. Je suis convaincu qu'il faut négocier un virage à 180 degrés, et dépasser la relation d'aide pour ancrer, sur le terrain, une relation d'être.
Pour moi, la nuance dépasse de loin la querelle de mots. La relation d'aide classique maintient une asymétrie tenace. D'un côté, un système expert blindé de protocoles; de l'autre, une personne vulnérable, définie uniquement par ses manques. À force de catégoriser, de judiciariser ou de médicaliser la marge, on finit par abîmer le dernier rempart qui nous protège de l'exclusion : le lien social significatif.
Intervenir sur le terrain, ce n'est pas appliquer froidement un protocole clinique, et encore moins nettoyer un espace public. C'est habiter un espace relationnel d'égal à égal. Cette relation d'être implique une continuité pour reconnaître l'autre, dans sa détresse, comme le co-constructeur de sa propre dignité. La sécurité d'un quartier s'échafaude avec ses populations les plus fragiles.
Le lien durable comme facteur d'inclusion repose sur un changement de paradigme fondamental. La relation d'être constitue le squelette indissociable de toute relation d'aide. Sans cette armature, l'intervention sociale s'effondre sous le poids de sa propre bureaucratie, caractérisée par une frénésie de coupes budgétaires qui affaiblit nos services publics.
Tels qu'ils sont conçus, les programmes sociaux tendent à ignorer le lien de visage à visage cher au philosophe Emmanuel Levinas. L'humanité dépasse pourtant la simple technique et les procédures administratives, médicales ou de relogement. Une véritable relation d'être exige de facto l'altérité. Elle nécessite des temps de rencontres authentiques, où l'usager est enfin considéré comme sujet à part entière dans sa complexité.
Briser le rapport déshumanisant produit par l'exclusion radicale, créer un espace où la personne vulnérable peut simplement exister socialement : la posture proposée explore ces tensions éthiques du quotidien. Ce sont les dilemmes inévitables entre les normes institutionnelles strictes et les valeurs humaines de l'intervenant face à la détresse réelle.
C'est en offrant une présence stable et inconditionnelle que l'on permet aux personnes vulnérables de réintégrer la communauté. Ce lien durable devient alors le socle à partir duquel l'individu reconstruit sa citoyenneté. Sans cette relation humaine profonde, la gestion de crise nous condamne au mythe de Sisyphe : faire rouler éternellement un rocher qui finit toujours par redescendre.
Qu'est-ce que la relation d'être en intervention sociale?
C'est une approche qui vise à reconnaître la personne vulnérable comme un égal et le co-constructeur de sa propre dignité, plutôt que de la réduire à ses manques à travers des protocoles cliniques ou bureaucratiques.
Combien de jeunes de la DPJ vivent l'itinérance?
Environ le tiers des jeunes pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) vivront au moins un épisode d'itinérance avant l'âge de 21 ans au Québec.
Pourquoi la police n'est-elle pas outillée pour la détresse sociale?
La police est formée pour le maintien de l'ordre, mais la violence sociale actuelle est souvent liée à la précarité économique et à la détresse psychologique. La sécurité urbaine inclusive nécessite plutôt l'expertise des acteurs communautaires locaux.