Nicaragua: Ortega enterre les élections et consolide sa dictature familiale
Le président du Nicaragua, Daniel Ortega, a annoncé dimanche son intention d'en finir avec les élections dans ce pays latino-américain, marquant de façon spectaculaire l'ampleur de la dérive autoritaire amorcée il y a vingt ans sous sa gouverne. L'ancien guérillero, aujourd'hui âgé de 80 ans, justifie cette mesure comme nécessaire pour étouffer toute tentative de réforme soutenue de l'extérieur, notamment par les « Yankees » et les « somozistes », ces derniers étant les héritiers de l'ex-dictateur Anastasio Somoza renversé en 1979 par les sandinistes.
Une décision qui survient sous pression américaine
Cette annonce intervient alors que l'administration américaine exerce une forte pression sur des alliés du régime, comme le Venezuela et Cuba. Pour Ortega, il s'agit d'une réponse directe à ce qu'il perçoit comme une ingérence étrangère. « Il n'y aura pas d'autres élections ici qu'ils pourront tenter d'utiliser pour prendre le contrôle du gouvernement et du pouvoir », a-t-il martelé lors d'un discours marquant le 47e anniversaire du renversement de Somoza.
L'Assemblée nationale, contrôlée par le régime, a rapidement emboîté le pas en annonçant mardi l'élaboration d'un « plan de travail » pour formaliser les « orientations présidentielles ».
Une dictature familiale en construction
Christopher Hernandez-Roy, spécialiste de l'Amérique latine au Center for Strategic and International Studies (CSIS), estime que cette annonce témoigne de la volonté d'Ortega de consolider les assises d'une « dictature familiale » susceptible de lui survivre. Une réforme constitutionnelle approuvée l'année dernière a permis de désigner sa femme, Rosario Murillo, comme coprésidente, malgré son impopularité notoire.
« Elle est largement honnie. Lorsque Daniel Ortega n'y sera plus, je suis loin d'être convaincu que le régime lui survivra », note M. Hernandez-Roy, qui voit dans cette suspension des élections une « erreur stratégique » susceptible d'alimenter les critiques américaines et internationales.
Une opposition déjà réduite au silence
María Fernanda Arocha, spécialiste de l'Amérique latine à l'ONG ACLED, souligne qu'il n'est pas clair si les élections prévues en 2027 sont carrément annulées ou si elles prendront la forme d'un exercice factice, comme dans les régimes à parti unique. Le régime semble avoir conclu que les mesures draconiennes mises en place lors du scrutin de 2021, qualifié de « mascarade » par les observateurs internationaux, n'étaient pas suffisantes.
Un universitaire nicaraguayen, qui a requis l'anonymat par crainte de représailles, confie à La Presse que la population est pleinement consciente du manque de crédibilité des élections. « Beaucoup avaient sans doute même oublié que de nouvelles élections étaient prévues en 2027 avant qu'Ortega n'en parle », ironise-t-il. « L'opposition a déjà été largement décimée. Après avoir ciblé toute source de contestation à l'extérieur du régime, les cibles se sont portées à l'interne contre toute personne déloyale envers Murillo. »
Une intervention extérieure peu probable
L'annonce a suscité des condamnations, notamment du haut-commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, Volker Türk, qui a appelé à rétablir l'État de droit. Le secrétaire d'État américain, Marco Rubio, a demandé à la communauté internationale d'« unir ses forces » pour faire pression sur le régime.
Cependant, Kai Thaler, professeur à l'Université de Californie à Santa Barbara, estime qu'une intervention américaine musclée est improbable et serait contre-productive. Selon lui, le meilleur espoir d'en finir avec le « duo dictatorial » repose sur les Nicaraguayens eux-mêmes. La répression sanglante du soulèvement de 2018 a montré que « la plus grande peur » des dirigeants est de voir la population « s'unir contre eux ».
Le Nicaragua entretient des liens avec la Chine et la Russie, qui a récemment renforcé un accord de coopération militaire avec le pays, ce qui pourrait irriter Washington. Mais pour l'heure, le pays ne figure pas en tête des priorités américaines.
FAQ
Pourquoi Ortega veut-il en finir avec les élections?
Ortega justifie cette décision par la nécessité d'empêcher toute tentative de réforme soutenue de l'extérieur, notamment par les États-Unis et les opposants historiques au régime sandiniste.
Quel est le rôle de Rosario Murillo dans ce régime?
Rosario Murillo, épouse d'Ortega, a été désignée coprésidente du Nicaragua l'année dernière, consolidant ainsi une « dictature familiale » qui vise à assurer la continuité du pouvoir après le départ de son mari.
Quelles sont les réactions internationales à cette annonce?
L'ONU et les États-Unis ont condamné la suspension des élections, mais une intervention extérieure semble peu probable pour l'instant, les experts estimant que la solution doit venir des Nicaraguayens eux-mêmes.