Mark Carney à Ankara : un sommet de l'OTAN sous haute tension
Le premier ministre Mark Carney s'envole lundi pour Ankara afin de participer au sommet annuel de l'OTAN. C'est la première visite d'un chef de gouvernement canadien en Turquie depuis 2015. Ce séjour d'une semaine, qui mènera également la délégation canadienne en Arabie saoudite pour des questions commerciales, s'annonce comme un exercice d'équilibriste entre les impératifs économiques, les pressions militaires de l'Alliance et le respect de nos valeurs progressistes.
Pourquoi le sommet de l'OTAN est-il écourté cette année?
Le sommet, prévu les 7 et 8 juillet, se fera sur un rythme beaucoup plus court que d'habitude. Fini les longues journées de réunions. Le programme se résume à un dîner et à une seule séance plénière. L'ancienne ambassadrice du Canada auprès de l'OTAN, Kerry Buck, le dit sans détour : on cherche à éviter les esclandres. Avec un Donald Trump qui préfère les autocrates à ses alliés et qui a la fâcheuse habitude de semer la zizanie, mieux valait organiser un sommet court et agréable. Le fait que la Turquie accueille l'événement n'est pas anodin. Le président américain s'y sentira sans doute plus à l'aise, ce qui diminue les risques de voir tout dérailler.
Dépenses militaires : la pression des 5 % du PIB
Le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, exige que les États membres présentent des plans crédibles pour atteindre un objectif qui fait froid dans le dos : consacrer 5 % du PIB à la défense d'ici 2035. Pour un pays comme le nôtre, fier de son modèle social-démocrate et de ses services publics, c'est un choc frontal. Des responsables fédéraux ont confirmé que Mark Carney mettra de l'avant les progrès réalisés par le Canada en matière de dépenses militaires. Reste à voir comment Ottawa comptera justifier cet effort financier sans sacrifier nos filets sociaux sur l'autel de l'armement.
Commerce et droits humains : le grand écart canadien
Affaires mondiales Canada voit la Turquie comme un marché émergent de premier plan pour nos entreprises en agriculture, en sciences de la vie et en exploitation minière. Le gouvernement Carney a d'ailleurs défini quatre piliers pour cette relation : les exportations énergétiques, les opportunités économiques, la défense et les liens entre les peuples. La Turquie s'intéresse même à notre technologie nucléaire pour se libérer de l'emprise russe.
Mais il faut regarder la réalité en face. La Turquie d'Erdogan est une démocratie profondément imparfaite. Le pays annule les événements LGBTQ+, emprisonne des journalistes à tour de bras et contrôle directement ou indirectement la majorité des médias. C'est aussi un régime qui réprime ses opposants politiques, forçant Ottawa à accorder l'asile à plusieurs dissidents, ce qui irrite profondément Ankara.
Sans compter le lourd contentieux lié à la diaspora arménienne. Le Canada reconnaît le génocide arménien, ce qu'Ankara nie farouchement. Ottawa avait d'ailleurs suspendu ses ventes d'armes il y a sept ans, après avoir découvert que la Turquie détournait des composants ontariens vers l'Azerbaïdjan pour combattre les Arméniens. Cet embargo a fini par être levé, laissant l'industrie militaire turque privé de ses lucratifs capteurs de drones Bayraktar, que l'Ukraine a d'ailleurs achetés pour équiper ses propres appareils.
La Turquie, un acteur géopolitique incontournable
Malgré ces ombres au tableau, la Turquie reste un partenaire géopolitique clé. Chris Kilford, ancien attaché militaire canadien de haut rang en Turquie, rappelle que le pays maintient une stabilité relative dans une région en proie aux bouleversements, entre l'invasion russe en Ukraine, la guerre en Iran et l'effondrement de la Syrie. La Turquie gère aussi des flux migratoires massifs et son aviation civile, récemment autorisée à augmenter ses vols au Canada, dessert des destinations sensibles comme Kaboul ou Mogadiscio.
Le pays reste cependant instable sur le plan interne. L'inflation y est galopante, le président Erdogan s'ingère dans les décisions de la banque centrale et les opposants croupissent en prison. Pour le sommet, Ankara a d'ailleurs érigé des kilomètres de barricades pour empêcher toute manifestation de rue. Un accueil glacial qui en dit long sur l'état des libertés publiques dans ce pays de l'OTAN.
Quels sont les enjeux du sommet de l'OTAN pour le Canada?
Le Canada doit naviguer entre la pression de l'OTAN pour augmenter drastiquement les dépenses militaires et la nécessité de protéger son modèle social. Mark Carney devra aussi gérer les relations commerciales avec un partenaire turc autoritaire, tout en maintenant la position du Canada sur les droits humains et la reconnaissance du génocide arménien.
Pourquoi la Turquie accueille-elle ce sommet raccourci?
Le choix de la Turquie comme pays hôte et le format écourté du sommet visent à minimiser les risques de conflits ouverts avec le président américain Donald Trump. Ce dernier ayant des affinités avec les dirigeants autocrates, le cadre turc pourrait le rendre plus coopératif et réduire les risques de crises diplomatiques au sein de l'Alliance.