Une entente révolutionnaire pour les victimes des Frères des Écoles chrétiennes
Pour la première fois au Québec, une action collective contre des agressions sexuelles débouche sur un fonds d'indemnisation sans limite financière. Cette entente « historique » concernant les victimes des Frères des Écoles chrétiennes marque un tournant dans la reconnaissance des traumatismes subis par des centaines de Québécois.
« L'argent ne remplacera pas les cicatrices qui vont rester toute notre vie. Ce n'est vraiment pas le côté pécuniaire, mais plus le côté justice, et là, justice a été rendue », confie une victime qui préfère garder l'anonymat, n'ayant jamais pu révéler à ses parents encore vivants les sévices qu'il a subis.
225 victimes répertoriées, mais d'autres attendues
Le cabinet Dufresne Wee a déjà identifié 225 victimes d'agressions commises par des membres de cette congrégation religieuse. Avec cette entente révolutionnaire, les avocats s'attendent à ce que bien d'autres personnes trouvent enfin le courage de sortir de l'ombre. Elles ont désormais six mois pour se manifester.
Les indemnités varient de 50 000 $ à 270 000 $ selon la gravité des sévices subis, réparties en cinq catégories distinctes.
Un modèle novateur qui protège les victimes
« Cette entente permet à toutes les victimes d'être indemnisées avec un montant qui n'est pas influencé par le nombre de victimes qui se rajouteraient », explique Me Justin Wee, soulignant que ce n'est pas aux victimes de porter le fardeau d'un plus grand nombre de survivants.
Le juge Donald Bisson a qualifié cette approche d'« innovante » dans sa décision du 19 février. Un premier montant de 20 millions de dollars sera versé, puis le fonds sera régulièrement alimenté selon les besoins.
Une congrégation omniprésente au Québec
L'ampleur de cette tragédie s'explique par l'importance de cette congrégation dans notre système d'éducation. Dans les années 1960, les Frères des Écoles chrétiennes accueillaient jusqu'à 40 000 étudiants annuellement dans leurs dizaines d'établissements primaires et secondaires à travers le Québec.
Plus d'une centaine d'agresseurs présumés ont été identifiés pour des gestes commis entre 1940 et les années 1990, révélant l'étendue systémique de ces abus.
Des témoignages poignants de résilience
Marcel Fournier, qui a accepté de témoigner publiquement, décrit cette compensation comme « un petit pansement sur un gros bobo ». Malgré les séquelles durables, la consommation, les séjours en prison et les multiples thérapies, il encourage les autres survivants à briser le silence.
Une autre victime témoigne: « Ce jugement n'efface pas ma douleur, mais il reconnaît enfin la vérité que moi et tant de victimes ont porté ce lourd secret pendant toutes ces années ».
Hommage aux victimes décédées
Tragiquement, plusieurs plaignants n'auront pas vu cette victoire de leur vivant. Seize successions ont déjà soumis des réclamations. Le premier représentant des victimes, décédé d'un cancer en 2023, avait transmis le flambeau deux jours avant sa mort, faisant promettre à son successeur de « continuer jusqu'au bout ».
Son frère Jean-Marc encourage aujourd'hui les victimes: « Vous avez vous aussi le droit d'être heureux. Le droit de vous regarder dans un miroir sans honte, sans culpabilité, sans ce poids qui vous écrase depuis trop longtemps ».
Cette entente représente bien plus qu'une compensation financière: elle constitue une reconnaissance officielle des traumatismes vécus et ouvre la voie à un nouveau modèle de justice réparatrice au Québec.