Albanie : la révolution des flamants roses ne faiblit pas
L'Albanie n'est pas à vendre ! Voilà le cri du cœur qui résonne dans les rues de Tirana et partout au pays depuis plus de 10 jours. Au départ, une colère bien légitime contre un projet immobilier porté par la famille Trump, mais la mobilisation a vite dépassé ce seul enjeu. Aujourd'hui, c'est tout un système corrompu que les Albanais veulent ébranler. Comme on le sait trop bien au Québec, défendre un bout de nature contre l'appât du gain, c'est souvent se retrouver à lutter contre tout un système.
Un bras de fer citoyen contre le béton
Tout a commencé avec un mégaprojet touristique dans l'île de Sazan et la région côtière de Zvërnec. Le problème, c'est que cet endroit abrite la lagune de Vjosa-Narta, une zone humide cruciale pour des espèces migratrices comme les pélicans et les flamants roses. C'est d'ailleurs de cet oiseau gracieux que le mouvement a tiré son nom : la « révolution des flamants roses ».
L'étincelle est survenue le 30 mai, quand des agents de sécurité ont agressé des militants environnementalistes sans que la police n'intervienne. Ça a mis le feu aux poudres. Sans chef officiel, le mouvement a grossi de façon impressionnante. On y retrouve des avocats, des étudiants, des familles entières et même des Albanais de la diaspora. Ensemble, ils dénoncent aussi bien le gouvernement du premier ministre Edi Rama que l'opposition, tous deux favorables au projet.
Plus qu'une question d'environnement
Rapidement, la contestation a glissé vers des enjeux de transparence et de corruption. Les citoyens en ont ras le bol de voir les élites changer les lois à leur guise. Par exemple, la zone de Zvërnec était classée « paysage protégé » depuis 2004. Mais en 2024, le gouvernement a modifié la loi pour faciliter les dérogations au nom du développement économique. Une manœuvre qui sent la magouille de loin.
Pour de nombreux Albanais, la question environnementale est indissociable de la corruption. Les citoyens se demandent pourquoi une zone protégée a perdu une partie de ses protections juridiques, pourquoi des permis de construire pour des terrains litigieux ont été accordés et pourquoi des forces de sécurité privées sont intervenues contre les manifestants. Le flamant rose est devenu le symbole d'une exigence plus profonde de responsabilité.
Ce sont les mots du balkanologue Miguel Roán, directeur du média Balcanismos, qui résume bien la situation. Pour les gens de la rue, l'écologie et la démocratie sont les deux faces d'une même médaille.
L'ombre des Trump
Le projet, estimé à plus de 5 milliards US, est porté par Ivanka Trump et son mari Jared Kushner via leur société Affinity Partners. On parle de 10 000 chambres d'hôtel et de centaines de villas dans un écoresort de luxe. Un concept semblable avait d'ailleurs été tenté en Serbie, mais il a été abandonné en 2025 suite à un scandale politique et économique.
Selon Miguel Roán, le nom des Trump n'explique pas tout, mais il a certainement attiré les projecteurs internationaux. Si Kushner et sa femme n'étaient pas impliqués, ce serait probablement resté une nouvelle locale. Par contre, plusieurs militants craignent que cette couverture médiatique centrée sur les Trump ne fasse oublier le rôle des hommes d'affaires locaux et des politiciens qui signent les permis.
La corruption au cœur du débat
La corruption, c'est un combat de tous les jours en Albanie. Il y a eu des progrès, notamment avec la création de la SPAK, un organisme indépendant qui lutte contre la corruption et qui a d'ailleurs ouvert une enquête sur les irrégularités à Zvërnec. Mais le peuple albanaise reste méfiant envers ses institutions.
L'an dernier, le gouvernement a même créé « Diella », une ministre des Comptes publics conçue par intelligence artificielle pour endiguer la corruption. Le hic, c'est que l'agence qui a inventé cette créature numérique est actuellement visée par une enquête anticorruption. On ne peut pas faire plus surréaliste.
Une société civile qui se réveille
Une annulation du projet semble peu probable à court terme. Par contre, l'enquête de la SPAK pourrait causer des maux de tête juridiques majeurs aux promoteurs.
Pour Jonila Godole, directrice de l'Institute for Democracy, Media and Culture à Tirana, l'important est ailleurs. La société civile s'est levée spontanément pour remettre en question le système de gouvernance.
Je pense que rien ne sera plus jamais pareil après cette manifestation. Nous vivons le moment le plus significatif pour la société civile albanaise depuis des décennies. Après ça, il ne sera plus aussi facile pour les politiques de faire ce qu'ils veulent. Il n'y aura pas de retour en arrière sur ce point.
Une belle leçon de résilience citoyenne qui résonne bien au-delà des Balkans. Quand le peuple se lève pour protéger ses flamants roses et sa dignité, ça finit toujours par faire trembler les puissants.