Industrie de défense : le Québec doit se réveiller
La défense est redevenue une priorité, et ça, on ne peut plus l'ignorer. Après des décennies de sous-investissement, Ottawa a amorcé un réarmement historique. On parle de dépenses de plus de 1200 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. C'est une transformation structurelle de l'économie qui s'en vient, et le Québec n'a pas le luxe de rester sur le bord du chemin.
Pourtant, malgré des atouts considérables, il n'existe toujours pas de stratégie québécoise en matière d'industrie de défense. C'est devenu difficile à justifier, surtout quand on regarde ce que font les autres provinces. L'Ontario s'est dotée d'une stratégie pour renforcer son positionnement dans les chaînes d'approvisionnement de défense. La Colombie-Britannique a structuré son approche pour attirer les investissements et soutenir ses entreprises. Et nous? On procède encore par initiatives isolées, portées par divers acteurs, sans qu'une structure cohérente ne vienne articuler le tout.
Le risque est bien réel. Attendre encore plusieurs mois, après les prochaines élections provinciales, reviendrait à accentuer un retard déjà perceptible. Les grandes décisions qui se prennent actuellement à Ottawa et chez nos alliés façonneront les chaînes de valeur pour les décennies à venir. Si on n'est pas à la table, on sera dans le menu.
Des forces réelles, mais sans cadre
Le Québec possède des avantages comparatifs majeurs, ça ne fait aucun doute. Notre secteur aérospatial est reconnu mondialement. Nos entreprises excellent dans des domaines comme l'intelligence artificielle, le quantique, les systèmes autonomes et la construction navale. Nos universités et centres de recherche disposent d'une expertise scientifique et technologique de premier plan. Mais ces forces demeurent dispersées et insuffisamment coordonnées. C'est comme avoir les meilleurs joueurs, mais pas d'entraîneur pour faire jouer l'équipe ensemble.
Les milieux économiques reconnaissent l'ampleur de la transformation. Le lancement de la Coalition québécoise pour la défense et la sécurité à l'automne dernier a marqué une étape importante en réunissant des acteurs économiques et de l'innovation afin de mieux positionner le Québec dans cette filière émergente.
Cette initiative a permis de démontrer l'intérêt réel des entreprises québécoises pour le secteur de la défense. Le sondage réalisé à cette occasion révélait qu'environ 60 % des entreprises interrogées manifestaient un intérêt pour cette filière, alors que seulement 20 % y étaient déjà actives. Plus révélateur encore : 70 % des répondants s'estimaient mal préparés pour saisir les occasions émergentes en défense, tandis que 80 % jugeaient leur connaissance des exigences réglementaires du secteur faible ou insuffisante.
Ces données illustrent pourquoi une stratégie gouvernementale cohérente est nécessaire. Il faut un cadre structurant capable d'accompagner les entreprises, de coordonner les initiatives et d'orienter les investissements. Sans ça, on laisse nos entreprises naviguer à vue dans un secteur complexe et hautement réglementé.
Orientations pour une stratégie cohérente
Que devrait contenir une telle stratégie? Il faut d'abord bâtir sur la cartographie de l'écosystème de défense qu'Investissement Québec a réalisée afin d'élaborer une vision commune des forces du Québec. Sur cette base, il est nécessaire de déterminer les priorités nationales en fonction des avantages compétitifs du secteur et des opportunités de croissance en anticipant les secteurs névralgiques.
À titre d'exemple, le Québec devrait prioriser une participation active au programme d'avions de chasse de 6e génération aux côtés d'alliés européens, notamment dans le domaine des drones collaboratifs et des capteurs. En anticipant les besoins futurs en capacités, il sera possible de soutenir le développement de la main-d'œuvre spécialisée et des technologies critiques, telles que l'informatique quantique et l'IA embarquée, ainsi que la robotisation des chaînes de production.
Une vision québécoise de l'industrie de la défense permettrait également de prioriser les programmes de soutien. Trop d'entreprises québécoises renoncent aujourd'hui à investir dans la filière défense en raison de la lourdeur administrative et du manque de visibilité auprès de clients. C'est du gaspillage de talent et d'expertise.
Des initiatives permettant des échanges plus fréquents et plus ciblés entre entreprises établies et sous-traitants prometteurs répondraient au désir de faire valoir l'expertise de pointe dont dispose le Québec.
Mais le besoin le plus urgent demeure celui d'aligner l'écosystème. Il est impératif de mettre en place un mécanisme de coordination et de concertation afin d'assurer un meilleur arrimage entre les initiatives fédérales, provinciales, régionales et sectorielles. À ce titre, le mandat confié à Marc Parent à titre d'émissaire spécial pour le marché de la défense constitue un bon point de départ. Mais l'incertitude demeure quant à la portée exacte de son mandat, les moyens à sa disposition et les échéanciers envisagés. Il faut que ce soit plus qu'un titre honorifique.
Mobiliser les leviers disponibles
Le gouvernement du Québec dispose déjà de plusieurs leviers puissants qui peuvent être mobilisés rapidement. Investissement Québec joue un rôle central dans le financement et l'accompagnement des entreprises stratégiques du secteur. Hydro-Québec possède des expertises technologiques et des capacités industrielles pouvant contribuer à plusieurs filières critiques, notamment dans les infrastructures énergétiques et les technologies avancées. Notre société d'État est un atout formidable, il faut s'en servir.
Le ministère des Transports peut également devenir un acteur important dans le développement des infrastructures duales, civiles et stratégiques, particulièrement dans le Nord et dans les corridors logistiques. Surtout, l'industrie de défense devrait devenir une priorité pleinement assumée du ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie, avec une filière et des moyens propres.
Le Québec a tous les atouts pour s'imposer comme pôle industriel et technologique en défense. Mais il doit maintenant agir avec clarté, cohérence et ambition. Dans un contexte où la souveraineté économique et la maîtrise de nos chaînes de valeur sont plus que jamais des enjeux identitaires et stratégiques, on ne peut pas se permettre de laisser les autres provinces et les décideurs fédéraux dicter notre place. C'est le moment de prendre notre destinée en main, de défendre nos entreprises et de faire valoir notre savoir-faire sur la scène internationale. Le Québec a les moyens de ses ambitions. Il est temps qu'il s'en serve.