À Montréal, on pêche en cours d'éducation physique
Comment faire bouger les jeunes Québécois quand les écrans les absorbent de plus en plus? Comment les amener à jouer dehors, à redécouvrir la nature qui entoure nos villes? À l'école secondaire La Dauversière, dans le nord-ouest de Montréal, deux profs d'éducation physique ont trouvé une réponse qui fait boule de neige. Ils ont réinventé le bon vieux cours d'éduc, et le résultat dépasse les attentes.
Une scène inusitée au parc des Bateliers
Par un lundi après-midi ensoleillé, les habitués du parc des Bateliers assistent à une scène qu'ils ne voient pas tous les jours. Une trentaine d'élèves du secondaire se relaient aux neuf places disponibles en bordure de la rivière des Prairies, tout près de l'île Perry. La majorité manie une canne à pêche pour la première fois. Plusieurs n'ont même jamais attrapé un poisson de leur vie.
Ça travaille la patience! Ça peut aussi te servir dans la vie, je crois, être patient, confie Rihab Ouafik, élève de 2e secondaire. La jeune fille répond aux questions tout en gardant un œil sur sa canne, espérant capturer un poisson.
De son côté, Rim Laata doute fort de ramener quoi que ce soit aujourd'hui. Je ne suis pas une pro dans ça. Il y a moins de chances que je l'attrape. Poisson ou pas, elle aime l'expérience au point de vouloir tenter sa chance un autre jour avec des amis ou sa famille. L'école m'a fait découvrir la pêche. Ils me font aussi découvrir plusieurs choses chaque jour. Moi je trouve ça très intéressant et c'est vraiment quelque chose que j'aimerais ressayer.
L'après-midi, toute la classe est rentrée bredouille. Malgré tout, l'activité s'est déroulée dans la bonne humeur. Des élèves ont même fait semblant d'avoir un poisson au bout de leur ligne. On rit, on jase, on s'encourage. L'ambiance est à la fête, même sans prise.
À vélo vers la rivière
Le groupe s'est déplacé à vélo, de l'école jusqu'au parc. Une promenade de 1,5 km où tous ont respecté les consignes, roulant en peloton, l'un derrière l'autre. Une belle leçon de civisme et de mobilité active, deux valeurs chères au modèle québécois.
Beurk, des vers de terre!
Une fois à destination, Guillaume Skelling, professeur d'éducation physique, montre aux élèves comment accrocher un vers à son hameçon. Un murmure de dégoût se fait entendre. Seulement trois d'entre eux sont volontaires pour préparer les cannes et manipuler les vers. Ces trois garçons [qui ont déjà pêché] font mentir nos statistiques, rigole M. Skelling, initiateur du projet.
C'est lui qui a lancé l'idée d'amener les jeunes pêcher. J'ai eu la chance de me faire initier à la pêche quand j'étais jeune. C'était un de mes rêves de pouvoir le montrer à des élèves. Chaque année, on initie une soixantaine de jeunes qui, pour la plupart, n'avaient jamais pêché de leur vie.
Le contraire de TikTok
Or, faire bouger les jeunes et, surtout, les convaincre d'aller jouer dehors représente tout un défi. Ça veut dire qu'on doit s'adapter et ne pas faire les mêmes cours d'éducation physique qu'on a connus, affirme Guillaume Skelling.
C'est le contraire de TikTok : c'est long et il ne se passe rien!, résume-t-il, avec ce trait d'humour qui caractérise les meilleurs enseignants.
Les élèves qui fréquentent la classe des professeurs Skelling et Baron sont en grande majorité issus de l'immigration et vivent dans un quartier moins favorisé. Mais les enjeux demeurent sensiblement les mêmes. La majorité de mes élèves, ce qu'ils vont faire de leur été, c'est de rester dans le sous-sol, scotchés devant un écran, mentionne Laurent Baron.
C'est précisément là le nœud du problème. Dans un Québec où l'écran remplace trop souvent le grand air, où les inégalités se creusent et où l'accès à la nature n'est pas le même pour tous, des initiatives comme celle-là valent leur pesant d'or. Elles rappellent que l'école publique québécoise, quand on lui donne les moyens d'innover, peut transformer des vies.
Une préparation qui en dit long
Qui dit sortie de pêche dit préparation. Les élèves s'y sont préparés dans les semaines précédentes. Apprendre à faire du vélo pour ceux qui n'en avaient jamais fait, se déplacer en peloton et, finalement, pratiquer le lancer avec une canne à pêche dans un parc près de l'école. Autant d'étapes qui transforment une simple sortie en véritable projet éducatif.
Il n'y a personne qui se plaint que c'est long, ce qui est quand même exceptionnel pour une activité aussi passive et contemplative, renchérit Laurent Baron.
Quatre ans de succès
Voilà maintenant quatre ans que les deux profs organisent ces sorties avec leurs élèves. Chaque année, ils forment de nouveaux pêcheurs. Chaque élève qui va chercher son permis de pêche, gratuit pour les moins de 18 ans, est récompensé et se fait remettre une canne à pêche et un coffre, que les profs reçoivent de pêcheurs qui ont du matériel en trop. Un beau geste de solidarité québécoise.
Pour les deux professeurs, c'est la récompense ultime. C'est mieux que n'importe quelle note à l'examen, souligne Guillaume Skelling. L'an passé, un élève nous a montré une photo d'un esturgeon qu'il a pêché, tout près du parc de la Visitation. Il était tellement fier, se rappelle Laurent Baron.
Ce sont eux qui auront dorénavant des histoires de pêche à raconter, conclut M. Skelling.
Et c'est bien là l'essentiel. Dans un monde qui va trop vite, où tout doit être instantané, prendre le temps d'apprendre la patience au bord de l'eau, c'est peut-être la plus belle leçon qu'on puisse offrir à nos jeunes. Surtout quand ça vient de l'école publique, qui prouve encore une fois qu'elle sait innover quand on lui en donne la chance.