Malgré Pékin : des députés maintiennent cap sur Taïwan
La députée libérale Judy Sgro, qui préside le Groupe d'amitié parlementaire Canada-Taïwan, le dit sans ambage : elle et ses collègues comptent bien se rendre à Taïwan cet automne, et ce, malgré les menaces à peine voilées de l'ambassadeur chinois. La visite est prévue pour la semaine du 11 octobre, et les parlementaires libéraux et conservateurs membres du groupe entendent bien y aller.
Un phare de démocratie
« Il est extrêmement important de mener ce genre d'échanges », a plaidé Mme Sgro, n'hésitant pas à décrire Taïwan comme « un phare d'espoir pour les principes démocratiques dans cette partie du monde ».
Une affirmation qui tombe sous le sens, quand on sait que l'ambassadeur de Chine au Canada, Wang Di, avait déclaré au Globe and Mail en avril que tout engagement avec Taïwan était « préjudiciable » aux relations bilatérales. Les parlementaires canadiens jouiraient d'un statut officiel, selon lui, ce qui rendrait toute interaction avec l'île inacceptable pour Pékin.
La semaine dernière, la Nouvelle-Zélande en a fait les frais : Pékin a interdit à quatre de ses députés d'entrer en Chine pendant un an et a exigé des excuses, le tout en représailles d'une visite à Taïwan. Un rappel brutal de la manière dont le régime chinois entend dicter la conduite des démocraties.
Rééquilibrage ou soumission ?
En janvier, le premier ministre Mark Carney s'est rendu à Pékin dans le cadre d'un exercice de « rééquilibrage » des relations avec la Chine, après des années de tensions liées à la détention arbitraire de Canadiens, aux droits de douane sur le canola et à l'ingérence étrangère sur notre sol.
La République populaire de Chine affirme être la seule représentante de la Chine et considère Taïwan comme une province rebelle à réunifier. Le Canada adhère à la politique d'une seule Chine, qui reconnaît officiellement Pékin sans se prononcer sur le statut de Taïwan. Mais Mme Sgro, elle, ne mâche pas ses mots.
« C'est un pays démocratique qui organise régulièrement des élections, a-t-elle déclaré. Les Taïwanais sont un peuple extrêmement fier de vivre dans une démocratie, dans une partie du monde où cela n'existe pas forcément. »
Elle ajoute : « Ils ressemblent beaucoup aux Canadiens. Ce sont des citoyens respectueux, discrets et respectueux des lois qui considèrent le Canada comme le modèle qu'ils souhaitent imiter et promouvoir. Et ils ont une économie forte. »
Solidarité démocratique et autonomie
Mme Sgro a tenu à préciser que le cabinet du premier ministre ne l'avait pas contactée au sujet de ce voyage et que les députés n'avaient jamais eu besoin d'autorisation pour de telles visites. « Je n'ai pas besoin de confirmation. Il s'agit d'un groupe d'amitié parlementaire. Nous y allons sur notre temps libre », a-t-elle expliqué.
En janvier, les députées libérales Helena Jaczek et Marie-France Lalonde avaient écourté un voyage commandité à Taïwan, juste avant la visite de M. Carney à Pékin. Les députés conservateurs, eux, avaient maintenu leur visite. Jaczek et Lalonde avaient expliqué rentrer plus tôt sur « conseil du gouvernement » afin « d'éviter toute confusion avec la politique étrangère du Canada ».
Mme Sgro a souligné que ces collègues étaient parties de leur propre initiative. « On craignait à l'époque que cela puisse interférer avec les discussions délicates qui allaient avoir lieu au même moment », a-t-elle précisé. Le message envoyé alors demeurait ambigu.
« C'est important du point de vue de la solidarité démocratique. À une époque où les démocraties sont menacées, tant par des défis internes qu'externes, nous devons travailler en étroite collaboration. »
C'est ce qu'a fait valoir Vina Nadjibulla, vice-présidente de la recherche et de la stratégie à la Fondation Asie-Pacifique du Canada. Taïwan et le Canada peuvent apprendre l'un de l'autre alors qu'ils sont confrontés à la désinformation, à l'ingérence étrangère et à la répression transnationale. La stratégie indo-pacifique du Canada préconise d'ailleurs un approfondissement de la collaboration économique et scientifique avec Taïwan.
Mme Nadjibulla a aussi rappelé l'essentiel : « La politique étrangère canadienne et les politiques canadiennes concernant Taïwan et la Chine sont déterminées par les Canadiens ici au Canada, plutôt que d'être dictées par les exigences de Pékin ou de toute autre superpuissance. » Une affirmation qui résonne tout particulièrement chez nous, au Québec, où la vigilance envers l'ingérence extérieure fait partie de notre ADN politique.
La force vient de l'amitié
Le porte-parole conservateur en matière d'affaires étrangères, Michael Chong, s'est rendu à Taïwan en mai, assumant le financement du voyage de sa poche. L'ambassade de Chine a déclaré que sa visite violait la politique d'une seule Chine. Pékin a d'ailleurs imposé des sanctions à M. Chong après qu'Ottawa eut sanctionné des responsables du Xinjiang impliqués dans des violations des droits de la personne à l'endroit des Ouïghours.
M. Chong fait partie des députés conservateurs et du Bloc québécois qui font pression sur les libéraux pour qu'ils signent un accord-cadre de coopération commerciale avec Taïwan. Ottawa n'a jamais expliqué pourquoi l'accord n'a pas été signé, alors que le représentant de Taïwan au Canada a révélé que le processus avait été soudainement interrompu, l'accord étant prêt à être paraphé depuis plus d'un an.
Dans ce contexte, Mme Sgro persiste : les échanges parlementaires sont « vraiment importants » en cette période de bouleversements géopolitiques.
« La force vient de l'amitié, et c'est grâce à l'amitié que l'on apprend à se connaître. On comprend alors mieux pourquoi des personnes différentes agissent de manière différente. »
Il est regrettable que tout le monde ne partage pas cet avis. Mais pour les démocraties qui tiennent à leur souveraineté, se laisser dicter ses alliances par un régime autoritaire n'est tout simplement pas une option.