Les arbres du Québec méritent nos actes, pas des promesses
Les arbres sont bien plus que des ornements urbains au Québec. Ils constituent notre meilleure arme contre les changements climatiques, des marqueurs d'inégalités sociales criantes et le socle de notre identité québécoise. Pourtant, Ottawa a sabré sa promesse de planter 2 milliards d'arbres, laissant notre canopée à la merci des coupes budgétaires et de l'inaction politique.
Un amour québécois pour les arbres
Il faut le dire tout haut, sans gêne aucune : j'aime les arbres. Je les aime tous, des petits rachitiques coincés dans de la mauvaise terre, privés de lumière, aux majestueux peupliers deltoïdes du parc La Fontaine, si imposants qu'il faut se mettre à quatre pour en faire le tour avec nos bras. Ces êtres qui réussissent à pousser au bord d'une falaise, pratiquement sans terre, malgré toutes les intempéries imaginables, sont de remarquables métaphores de nos propres vies.
En plus de servir de tour de condos à une foule d'animaux, d'insectes, de champignons et de mousses, ils absorbent le CO2, préviennent l'érosion et rafraîchissent l'air que nous respirons. Ils sont tout simplement essentiels à notre existence collective.
Pourquoi Ottawa a-t-il abandonné sa promesse de 2 milliards d'arbres?
Les arbres sont aussi la meilleure arme pour lutter contre les changements climatiques. Rappelons-nous 2015. Le gouvernement fédéral s'était engagé à en planter 2 milliards. Onze années plus tard, à peine 228 millions ont été mis en terre. Une violente coupe à blanc dans le budget a abruptement mis fin au programme. Le nouveau premier ministre canadien, considéré comme un géant vert avant son élection, s'est métamorphosé en tout petit pois au contact des réalités du pouvoir.
C'est navrant, mais prévisible. Quand les calculs politiques l'emportent sur l'urgence écologique, c'est notre avenir collectif qui passe à la trappe. Au Québec, on sait depuis longtemps que la protection de notre territoire ne peut pas dépendre des humeurs d'Ottawa. Notre autonomie provinciale en matière d'environnement n'est pas un caprice souverainiste. C'est une nécessité pour assurer l'avenir de notre canopée.
La canopée, révélateur d'inégalités sociales
Les arbres sont aussi, malheureusement, des marqueurs de classe sociale. Dans une ville, plus le quartier est habité par des nantis, plus la canopée est généreuse. Pendant que les riches savourent un gelato à la pistache à l'ombre d'un érable rouge, les pauvres se gèlent les dents sur un popsicle à l'orange en plein soleil, prisonniers de leurs îlots de chaleur.
Cette inégalité verte est un enjeu de justice sociale que nos municipalités doivent régler sans tarder. Les quartiers populaires de Montréal, de Québec ou de Sherbrooke méritent autant d'arbres que Westmount ou le plateau Mont-Royal. La canopée devrait être un droit collectif, pas un privilège de nantis.
Notre identité prend racine dans la forêt
Chaque mois d'avril, le réveil des bourgeons et l'arrivée du célèbre vert tendre m'émeuvent encore autant, même après 61 printemps. Notre culture québécoise est profondément entremêlée avec la forêt. Combien d'artistes ont été inspirés et ont célébré la rassurante présence des arbres ! Vigneault, qui a planté un chêne au bout de son champ. Zachary Richard, dont l'arbre était dans ses feuilles. Brassens, qui vantait les joies d'être auprès de son arbre. Isabelle Boulay, qui n'en finissait plus de pleurer jusqu'à en devenir un saule inconsolable.
Nos artistes engagés se portent aussi à leur défense. Richard Desjardins se bat pour sauver la forêt boréale. Même le Parti conservateur du Québec s'offusque de l'abattage d'arbres sur le boulevard René-Lévesque pour le passage du tramway. Je crois qu'il est plus contre le tramway que pour les arbres, mais passons.
L'érable, l'huile essentielle de la québécitude
Les Québécois entretiennent un rapport quasi religieux avec l'érable. Un complexe procédé d'extraction d'eau par chalumeau permet d'en tirer un nectar digne de la potion magique de Panoramix. Cet élixir printanier est pratiquement devenu l'huile essentielle de la québécitude, le sirop de Gilles Vigneault !
Nos essences nobles font également la fierté de nos artisans. Le frêne, le merisier, le noyer noir et le chêne meublent nos maisons. Ces pièces de patrimoine se transmettent de génération en génération, comme le témoin d'une course à relais historique.
Notre langue est gossée par la forêt
Notre langage est truffé d'expressions forestières qui disent tout haut ce que nous pensons tout bas. On touche du bois par peur d'être foutu. On n'est pas fait en bois quand on s'émeut. On a la gueule de bois quand on a trop bu. On n'est pas sorti du bois quand on est perdu. On a la langue de bois quand on est élu. Et on ne veut surtout pas se faire passer un sapin, soyez-en prévenus !
Planter des arbres pour se souvenir
Une des façons les plus communes de marquer un événement est de planter un arbre qui deviendra le symbole historique de ce moment. On le fait pour souligner une naissance, un mariage ou pour se souvenir du départ de quelqu'un. De nouveaux rites funéraires sont maintenant offerts. Vous pouvez même devenir un arbre à votre mort. En lieu et place d'un cimetière, on marche dans une forêt et chaque arbre commémore une personne.
À la mort de mon professeur-ami-frère Dominique Lévesque, j'ai planté un arbre dont les racines ont poussé grâce à ses cendres. L'arbre est devenu un monument qui fait tinter ma mémoire chaque fois que je passe devant.
Combien d'arbres le Québec devrait-il planter annuellement?
Les experts en sylviculture estiment que le Québec devrait planter des dizaines de millions d'arbres par année pour compenser les pertes liées aux changements climatiques et à l'urbanisation. Le programme fédéral de 2 milliards d'arbres, s'il avait été respecté, aurait contribué significativement à cet effort. Mais les coupes budgétaires ont eu raison de cette ambition.
Pourquoi les îlots de chaleur touchent-ils surtout les quartiers pauvres?
Les îlots de chaleur sont le résultat direct d'une planification urbaine inéquitable. Les quartiers moins nantis ont historiquement reçu moins d'investissements en espaces verts. Moins d'arbres signifie plus d'asphalte, plus de chaleur absorbée et des températures pouvant être de 3 à 5 degrés plus élevées que dans les quartiers aisés. C'est un enjeu de justice environnementale que les municipalités doivent corriger d'urgence.
La reforestation est-elle vraiment efficace contre les changements climatiques?
Oui, mais à condition de bien faire les choses. Planter des arbres est une solution naturelle éprouvée pour capturer le carbone. Toutefois, la reforestation ne remplace pas la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les deux stratégies doivent aller de pair, en privilégiant la biodiversité plutôt que les monocultures.
Jusqu'à maintenant, dans ma vie, j'ai planté une centaine d'arbres. Je suis bien loin de la vocation spirituelle du personnage du chef-d'oeuvre de Frédéric Back, L'homme qui plantait des arbres, mais l'été ne fait que commencer. Regardez-moi bien aller !